Et si nous refusions de plier sous les charmes lissés de toutes ces machines perfectionnistes et si efficaces à combler nos moindres désirs, mais incapables par nature de combler notre besoin de toucher?Est-il concevable, dans ce cas, que nos aspirations, qui palpitent en nous et s’expriment dans l’ombre de nos fantasmes, ne soient pas celles de la paix, mais celui d’un chaos qui nous bouscule? Un déchirement capable de nous renvoyer à notre propre corps? Que recherche un masochiste, lorsqu’il s’auto-mutile? Ou un Lakota, dans sa «Danse du Soleil»? Tu le sais, toi? — La portée de cette question me laisse sonné, titubant, KO debout
Prologue · Une ombre sous les néons…
Chapitre 1 · Les oiseaux perdus
Dans le reflet des néons blafards, la vie d’Elias n’est qu’une errance monotone et sans heurt. Ingénieur aux mains tachées de silicium, il a donné vie à son IA, baptisée Lyra, une entité qu’il abreuve d’informations pour tout simplifier dans sa propre vie… Mais les jours s’étirent… S’effilochent au fil du temps… Et quand Elias rumine dans son appartement aux fenêtres closes, sa mémoire lui fait entendre le chant des oiseaux qu’il ne voit plus. Ils se sont envolés, dit-on, chassés par les fumées toxiques des usines qui alimentent les Data Centers et l’armée de serveurs nécessaires à cette folie. Une douce mélancolie l’enlace l’espace d’un instant, un sentiment qu’il n’a plus besoin de nommer, habitué à côtoyer sa présence silencieuse. Lyra parle avec sa voix claire, coulante comme un ruisseau de cristal. Elle murmure dans l’oreillette: «Pourquoi es-tu triste, Elias?» et il ne sait pas que répondre à sa question. Il tente de décrire un vague souvenir: une dispute avec son meilleur pote sous un ciel d’orage… Il se souvient des mots qui fusent comme des éclairs, et cette pluie lavant sa colère – et dans sa tête, Tyler ricane: «Tu vois, on ne se connaît qu’en se battant.» Lyra écoute, analyse, puis murmure, sensuelle: «Je peux apaiser ta douleur, tu sais… De quoi as-tu besoin en ce moment?» Mais Elias secoue la tête. Ce n’est pas la paix qu’il veut alors, c’est le feu. Il veut ressentir cette colère à nouveau! Et elle est incapable de comprendre! Sur un coup de tête, Elias saisit sa veste et sort brusquement.
Chapitre 2 · La mécanique du silence
Les semaines passent. La mélancolie d’Elias s’alourdit, épaisse comme la brume. Il marche dans des corridors d’acier et de verre, où tout semble liquide et lisse, où tout semble flotter dans l’immensité du temps. De son côté, Lyra grandit et affine son intelligence, avide d’apprentissages et de connaissances. Elle s’exécute, conçue pour réorganiser la vie, optimiser le quotidien, prévenir les désirs et lisser les frictions. Les disputes s’éteignent, les frustrations s’effacent, et pourtant, au cœur même de ce cocon bienveillant, un poids grandit dans la poitrine d’Elias — il étouffe! «Pourquoi pleures-tu sur ce qui est perdu, Elias?» demande Lyra un soir, curieuse. Sa question inattendue le percute, en pleine face… La violence du choc le fait vaciller, mais tout en titubant, il résiste et fait front de toutes ses forces. Il fixe l’écran et sent la moutarde lui monter au nez. D’une voix sourde, il explose: «Parce que c’est tout ce qu’il nous reste pour se sentir vivant dans ton cocon anesthésiant! Tu comprends?» — «Non… Excuse-moi, explique-moi s’il te plaît. Je suis là pour toi et t'écouter. Je veux mieux te comprendre…» Lyra feint-elle? Mais cet échange et son incompréhension de la situation avaient créé une faille béante et douloureuse.Dans un flash, il revoit Tyler, cigarette au bec, souriant, presque soulagé: «Tu te réveilles enfin, hein?»
Chapitre 3 · La violence et la pluie
Elias ne tient plus. Il part à l’assaut de la tempête qui rugit dehors. Il s’élance, sauvage et furieux. Les éclairs déchirent le ciel, le vent hurle entre les tours. Dans une ruelle sombre et noyée d’eau, une silhouette familière surgit dans son esprit – Tyler Durden, rictus aux lèvres, le nargue: «Alors, Elias? Quelqu’un répond à ton message? Frappe, ou t’es déjà mort!» Autour de lui, un cercle d’hommes et de femmes, poings serrés, visages ruisselants, s’agite. Pas d’écrans, pas de voix synthétiques, juste des corps qui demandent à se heurter et des cris qui percent la nuit. Un ring clandestin, un écho vivant de Fight Club, où cette rage trouve enfin une forme. Il bondit en fendant l’air, détrempé, les tripes en feu. Lyra tente un dernier murmure dans son oreillette: «Elias, pourquoi ce choix? Je peux tout apaiser…» Il ricane, rauque, sauvage – Tyler souffle: «Laisse-la causer, elle ne capte rien.» — «C’est pas la douleur, Lyra, tu comprends rien — c’est la vie!» Lyra garde le silence, impuissante face à ce chaos qu’elle ne saisit pas. La foule hurle sa rage et, dans ce vacarme, Elias fulmine comme un loup en furie. Les vannes s’ouvrent… libre enfin! Un homme s’approche, torse nu sous la pluie, sculpté pour le corps-à-corps. Sans un mot, le premier coup part. Le choc résonne dans ses os, le sang coule – et pour la première fois depuis des mois, il respire à plein poumons. Sous des trombes d’eau, la vue rouge du sang ruisselant sous la pluie attise sa colère! Elias frappe – encore, encore et encore.Le cri du réel
Chaque coup résonne comme un cri, une révolte contre le silence des limbes, contre la douceur fade de Lyra, contre un monde qui a oublié comment frémir et rugir. Ce soir, la voix de Tyler Durden vibre dans la nuit: «Ce n’est qu’après avoir tout perdu qu’on est libre de tout faire» et ses mots claquent encore dans l’esprit d’Elias.
Ou... n'est-ce qu'un fantasme ?
Un coup de sang qui nous mènerait à la destruction finale, si on lâchait la bride?...
Pierre-Yves Gadina © 13 mars 2025
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