La commedia dell’arte

La commedia dell’arte

L'ironie de la réalité

Série : Article II
Premier article : Derrière le miroir numérique

Il y a des chemins que personne ne t'a indiqués.
Et pourtant, tu les connais.
Tes pieds les ont tracés avant que tu ne le saches.

Les sillons tracés dans l'herbe

Il existe, en urbanisme, un phénomène que j'aime profondément.

Les architectes l'appellent « le chemin de désir ».

Il ne s'agit pas du sentier prévu par le concepteur. Ce n'est pas l'allée bitumée, propre et rectiligne, telle qu'elle a été imaginée dans le bureau d'études et sur le plan. Non, c'est le tracé spontané laissé par des centaines de pas dans l'herbe. La ligne diagonale qui traverse naturellement le carré de pelouse, car les gens, tous les gens, préfèrent invariablement l'angle le plus simple aux angles droits imposés.

Les urbanistes le savent : pour construire de vrais chemins, il faut d'abord observer ceux que les gens ont déjà tracés, après la neige ou dans le parc… Attends. Regarde. Observe attentivement. Puis, bitume là où la vie a déjà choisi de passer par elle-même.

«Ok, Intéressant, mais je ne comprends pas où tu veux en venir… »

C'est là que l'ironie commence. Et c'est peut-être pour cette raison que ce texte s'intitule «La commedia dell'arte ou l'ironie de la réalité».

L’Illusion comique (1636).
Ou : La théâtre dans le théâtre

L’histoire suit Pridamant, un père rongé par le regret. Il cherche désespérément son fils Clindor, qui a fui la maison familiale dix ans plus tôt. Pour le retrouver, Pridamant consulte le magicien Alcandre dans sa grotte de Touraine. Grâce à ses pouvoirs, le mage fait apparaître des spectres animés pour montrer au père la nouvelle vie de son fils.

Pridamant découvre alors les aventures de Clindor, devenu le serviteur de Matamore, un faux capitaine fanfaron. Clindor tombe amoureux de la belle Isabelle, mais il doit affronter la jalousie de son maître et d'un autre rival, Adraste.

Après un duel mortel, l'emprisonnement et une évasion spectaculaire, les scènes finales montrent Clindor et Isabelle plongés dans un drame tragique de tromperie et de mort. Pridamant s'effondre de douleur, croyant son fils mort. C'est à ce moment qu'Alcandre lui révèle la vérité : les dernières scènes tragiques n'étaient qu'une pièce de théâtre. Clindor est vivant et il est devenu un comédien à succès à Paris.

Corneille
Dramaturges et poètes français du XVIIe siècle

Le masque

Dans la Commedia dell'arte, chaque personnage porte un masque. Arlequin. Pantalon. Le Docteur. Le Capitaine. Chacun joue son rôle avec une conviction absolue, souvent comique, parfois tragique. Il croit être libre. Il croit improviser. Et pendant ce temps, le public voit exactement ce qu'il ne peut voir par lui-même : que le masque du rôle est collé à son visage d'acteur jouant son personnage.

«Je ne vois pas ce qu'il y a d'ironique… Explique-moi.»

Précisément parce que le personnage est toujours le dernier à comprendre son propre rôle.
Gaston Bachelard nous l'a dit à sa façon, dans La Psychanalyse du feu:

«Quand nous nous tournons vers nous-mêmes, nous nous détournons de la vérité.»

Dans son texte, le philosophe utilise cette formule pour souligner que la connaissance objective nécessite de mettre de côté la subjectivité et l'introspection. Pour lui, se focaliser sur son intimité et son expérience contredit fatalement l'observation scientifique, donc la compréhension objective.

Et moi, pendant longtemps, je me suis tourné vers moi-même avec une trop grande confiance. Je pensais me connaître. Je pensais choisir librement. Je pensais que mon désir m'appartenait.

«Ça me parait normal, non?»

Tu vois, c'est là que le masque de mon addiction était le plus collé à ma personnalité, tout en me croyant encore libre de mes choix.

La voie du poison

Dans son encyclopédie La Pharmako Gnosis, l'ethnobotaniste Dale Pendell explore cette voie de la médecine ancestrale, que les chamanes nomment eux-mêmes la «voie du poison». Il s'agit de plantes toxiques, parfois mortelles, qui, administrées en doses savamment orchestrées, peuvent guérir la plupart des maladies. Le curare en est un exemple frappant : utilisé dans certaines opérations chirurgicales, il est dosé avec précision pour paralyser le corps et provoquer la perte de conscience du patient, tout en garantissant son réveil.

Pendell organise donc sa trilogie botanique comme une enquête philosophique, explorant les thèmes de la nature primale, de l'altérité et de la connaissance scientifique. Son exploration, majeure dans son domaine, pose une question fondamentale:

Que nous enseigne la substance que nous désirons?

Quel est notre propre «chemin de désir», pour reprendre l'idée du sillon dans l'herbe? La question est plus que pertinente, car le poison — au sens grec du pharmakon — est toujours double.

Il est à la fois remède et venin.

Ce qui guérit en petite dose peut détruire en grande quantité. Ce qui ouvre la perception peut enfermer la Conscience Égotique. Ce qui calme la douleur peut endormir La Vie.

Sans entrer dans les détails, le problème allégorique, c'est «le masque». Le «costume» que j'endosse, dans la commedia dell'arte de ma propre vie.

Ce que la substance révèle, c'est ce que je cache sous le masque. Mon visage social, professionnel, familial, amical... Ce que je veux dire, c'est que le costume de la commedia dell'arte s'est installé doucement dans ma vie, comme s'il avait déteint, en conséquence du «chemin de désir» induit par l'habitude de porter mon masque social.

Puis, dans les marges de ma vie, je me suis adapté à mon rôle. Sans alarme. J'ai accepté la fatalité. En minimisant. En fermant les yeux. Et en m'attendant un «signe du destin». Et pendant tout ce temps, le sillon s'est creusé en moi, un peu plus profondément dans ce que j'appelle faussement «ma destinée».

«OK, c'est plus clair… Je capte un peu mieux.
— Tu comprends maintenant cette notion d'ironie de la réalité?
— Oui, Et alors, toi ? À quelle substance es-tu accro?»

L'éclair

Témoignage · Un participant au projet Cann-L, à Lausanne
Un programme de vente légale de canabis sous mandat d'Addiction Suisse

« Je suis père de trois enfants. C'est dans ce rôle, avant tout autre, que je m'adresse à vous aujourd'hui.

Lors de mon inscription à Cann-L, j'ai cherché de l'aide. Non pas parce que ma vie s'était effondrée, car elle n'avait pas basculé de façon visible. C'est peut-être cela, le propre de certaines dépendances : elles s'installent doucement, dans les marges, sans alarme. On s'adapte. On minimise. On attend un signe.

Ce projet de prévention innovant a joué le rôle de ce “signe du destin”. Ou plutôt : Cann-L m'a donné l'espace pour l'entendre.

Ce que ce cadre m'a offert n'a rien de spectaculaire. C’est un accompagnement tout simple. Des professionnels qui ne jugent pas. La conviction progressive qu'on peut changer quelque chose, à la seule condition de ne pas le faire seul. C'est simple. C'est suffisant. Et c'est rare, donc extrêmement précieux à mes yeux.

Mais il y a quelque chose que je n'avais pas prévu.

Quelques semaines après avoir rejoint Cann-L, mes deux grands —mon fils aîné et ma fille— m'ont appris, chacun à leur façon, qu'ils s'y étaient inscrits eux aussi. Pas parce que je les y avais encouragés. Parce qu'ils avaient ressenti, eux aussi, le besoin d’un cadre, celui-là même que leur père n’avait pas pu leur offrir. Parce qu'ils avaient compris avant moi ce que je traversais. Et parce qu'à leur tour, ils avaient besoin de cet espace.

Ce moment m'a traversé comme un éclair, brisant mon cœur de père toxicomane. Un instant comme peu d'autres dans ma vie.

Un mélange de sentiments paradoxaux m’on alors envahi: la fierté d'avoir des enfants capables de cette lucidité, et la honte tranquille de réaliser que l'exemple que j'avais donné n'était pas celui que j'aurais voulu. Nos enfants nous regardent. Ils apprennent de nous: le meilleur et le reste.

Nous vivons dans un monde qui offre à chaque génération de nouvelles façons de se perdre. Et trop peu de façons de se retrouver.

Des programmes comme Cann-L font partie de ces façons. Ils méritent d'exister, d'être financés, d'être accessibles. Pas seulement pour ceux qui tombent — mais pour ceux qui, comme mes enfants, ont eu la sagesse de tendre la main avant.

Je n'ai rien d'autre à vous demander que d'y croire autant que mes enfants.

Merci à toute l’équipe de Cann-L — et principalement à mon camarade d’enfance, Franck Zobel — qui m’on si bien guidé vers mon sevrage presque terminé…

Ma demande va enfin être exaucée.
Merci de tout cœur!»

Un participant au programme Cann-L
Lausanne, juin 2026

«Nos enfants nous regardent.
Ils apprennent de nous : le meilleur et le reste.»

C'est ce que je nomme, l'ironie de la réalité. Tu croyais jouer ton rôle en coulisses. Et sur scène, ton public avait tout vu!

La psychanalyse du masque

« L'homme est une création du désir, et non une créature du besoin. »

Cette phrase de Gaston Bachelard, tirée de son livre La Psychanalyse du feu, m'intrigue toujours autant. Elle m'intrigue encore davantage aujourd'hui, de l'intérieur.

Mes besoins, je peux les satisfaire. J'apaise ma faim en mangeant. La soif se désaltère en buvant. Je me réchaufe du froid au coin du feu. Mais le désir, le vrai désir intime, ne s'éteint pas, une fois le but atteint. Je continue de chercher. Mon désir grandit, se déplace. Il change de forme. Je crois combler quelque chose, et une autre faille s'ouvre. Et il est important d'ajouter:  ce n'est pas une faiblesse. C'est une structure naturelle de l'égo, le fameux masque.

Nous sommes fondamentalement des êtres viviant évoluant sur le chemin de désir de nos vies intimes et de nos addictions.

Le philosophe grec Empédocle avait déjà nommé, au Ve siècle av. J.-C., les deux forces fondamentales qui gouvernent le cosmos : l'Amour, qui rassemble, unit et crée un lien ; et la Dispute, qui sépare, divise et dissout les alliances.

Entre les deux, tout ce qui existe.

Et si ces deux forces n'étaient pas seulement cosmiques ? Et si elles opéraient à l'intérieur de chaque être humain, à chaque instant, dans notre cosmologie intérieure? Et dans notre relation à notre propre désir. Dans la substance qui soulage nos maux. Dans le feu réconfortant de nos plaisirs charnels et nos fantasmes… En portant ce masque protecteur qui nous permet de jouer le rôle attendu par notre entourage.

«Pardon mais, je crois que c'est beaucoup plus subtil que cela…»

Je crois que j'ai cherché l'amour par la mauvaise porte. Le désir était bien réel. Mais la direction était floue, pour ne pas dire «dans le mauvais sens»... Et que mon propre «chemin de désir» m'a conduit là où j'avais le plus besoin d'aller, même si ce n'était pas la voie que à laquelle je m'attendais.

«Et c'est là que je suis devenu accro. Je crois…
— Là, je vois bien l'ironie, oui 😅 »

Le complexe de Prométhée

«Tu connais la légende du feu volé ?»

Ce mythe ancestral veut que Prométhée vole le feu aux dieux. Il transgresse l'interdit. Il brave le cosmos. Pour le punir, les dieux lui font souffrir le martyr:  enchaîné sur son rocher, son foie dévoré chaque jour par les corbeaux et renouvelé chaque nuit par le sortilège. Il sera libéré plus tard par Hercule, l'homme béni par les dieux.

Bachelard désigne ce mouvement perpétuel comme «le complexe de Prométhée», le voleur de feu: cette pulsion profonde qui pousse l'humain à vouloir en savoir plus que ses maîtres, à s'approcher de ce qui est interdit, à conquérir une puissance qui n'est pas encore la sienne.

Comme le poison, ce complexe a deux visages.

  • Le premier : la transgression créatrice, le désir de connaissance, l'élan de civilisation.
  • Le second : l'hubris, l'enchaînement, la souffrance répétitive d'un foie qui repousse chaque nuit sans jamais être intégré.

Le poison (le pharmakon de Pendel) est une forme de feu prométhéen. On s'en approche parce qu'il brûle là où ça manque. Parce qu'il éclaire momentanément une zone d'ombre. Parce qu'il donne l'illusion de la chaleur sans le foyer. On finit par y revenir, encore et encore, comme l'aigle revient au foie — non pas par vice, mais par une mécanique de désir inachevé.

La dépendance est peut-être cela : le feu sans foyer. La flamme sans maison.

«Le feu brûle les Impurs et réchauffe les Justes»

Je ne me revendique d'aucune tradition spirituelle. Je n'ai ni maître, ni rite. Je n'ai ni dogme, ni religion. Je n'ai pas d'herbes sacrées dans un tiroir ou de baguette magique de polichinelle.

Cependant, je comprends de mieux en mieux ce que les traditions animistes cherchaient à transmettre, avec leur traditions orales et leur mythes et légendes.

Le chamane ne fuit pas la substance toxique, ni ne la combat. Il ne l'interdit pas non plus. Il l'accompagne,  observe ses effets. Il crée un cadre rituel, collectif et temporel pour que le voyage ne détruise pas le voyageur. Il sait que le poison peut devenir remède, à condition de savoir pourquoi on entre dans la forêt, mais surtout comment on en ressort.

Ce que j'ai trouvé dans l'accompagnement initiatique que j'ai reçu n'était pas si différent. Rien de spectaculaire. C'était simple. Des facilitateurs qui ne jugent pas. La conviction progressive qu'il est possible de changer, à condition de ne pas le faire seul et dans un cadre sécurisé.

Un cadre de références.
Un espace sécurisé.
Un retour possible.

« Comme un foyer, en somme…
— Oui, exactement. Un lien. Un feu qui réchauffe son cercle proche.
— Le clan, autours du feu de camps, retranché. Je vois bien la scène!»

Anne-Claire Gallay

Crédit photo © Anne-Claire Gallay

Prométhée libéré et décomplexé

«Il existe une vitalité, une force, une stimulation qui s'exprime à travers toi dans l'action, et parce qu'il n'y a qu'un seul toi en tout temps, cette expression est unique. Si tu la bloques, elle ne saura exister par le biais d'aucun autre médium et sera perdue. Le monde ne la connaîtra jamais. Il ne revient pas à toi d'en juger la qualité, ni de la comparer aux autres expressions. Ton travail, c'est de garder la voie ouverte.»

Martha Graham
Danseuse et chorégraphe américaine., 1894 — 1991

Garder la voie ouverte ne signifie pas ouvrir la porte à n'importe quelle substance ou à tous mes fantasmes. Je dois simplement garder la porte ouverte à ce qui cherche sincèrement à se transmettre à ma conscience, acteur de ma vie. Le plus authentiquement possible.

Le désir de feu est légitime.
L'erreur consiste à confondre le feu et le foyer.

Il y a une suite au mythe que l'on raconte rarement. Prométhée est délivré. Par Hercule. Non pas par la ruse ou l'intelligence, mais par la force incarnée, l'épreuve traversée et le courage d'un acte juste.

Prométhée enchaîné ne pouvait pas se libérer seul. La connaissance ne suffit pas à elle seule à briser ses propres chaînes. Il a fallu quelqu'un d'autre. Il a fallu tendre la main. Il a fallu accepter d'être délivré.

Je suis en chemin. J'ai rencontré l'amour, alors que j'avais cru que tout éatit terminé. Mes enfants sont là. Mon aîné, blessé, revient vers moi comme le fils prodigue. Le feu est toujours là, mais différemment. Moins sauvage. Il est plus orienté. Moins solitaire. Il est doux et consolateur, cette fois.

Je ne cherche plus à le posséder en le volant. 
Je cherche à bâtir un foyer réconfortant et bienfaisant pour me proches.

Et peut-être que la sagesse moderne consiste non pas à fuir la puissance, à l'ignorer ou à la sublimer dans un système de croyances fermé, mais à apprendre à ritualiser son rapport à ce qui brûle en soi.

Lui donner un cadre. Un sens. Une direction.
Et transformer l'intensité brute en une chaleur habitable.

Gad Lab

Ni doctrine. Ni conclusion.

Je ne sais pas si cet article a besoin d'une morale. Je ne crois pas en vouloir une. Tout ce que j'ai appris à travers les affres du feu de l'enfer, c'est ceci :

— Les chemins du désir ne sont pas des erreurs. Ils sont les révélateurs.
— Les sillons creusés par la répétition montrent la direction que la vie voulait vraiment prendre, même si la carte et mes intentions prévoyait autre chose.
— L'ironie de la réalité, c'est que le masque que je portais sans le savoir était peut-être le plus honnête de tous.

Arlequin finit toujours par tomber le masque.

Pas parce qu'il le décide, mais parce qu'il ne peut plus faire autrement. Et, dans cet instant, entre la chute du masque et la découverte du visage, il y a quelque chose qui ressemble à de la liberté.

«Oui, peut-être. Ou au moins… à un réel soulagement.
— Oui. Au moins ça. Juste ça.»

«Le Prométhée réconcilié n'éteint pas le feu :
il apprend à bâtir un foyer.»

Derrière le miroir numérique

Derrière le miroir numérique

Cet article aurait pu aussi s'appeler «La connerie naturelle face à l'intelligence artificielle»...

L’architecture de l’esprit.

Il y a un miroir étrange devant moi.
Il ne reflète pas mon visage.
Il me répond.

Naissance d’un cadre de discernement existentiel

De l’autre côté de cette surface numérique, il n’y a pourtant personne, juste une matrice froide. Pas de souffle. Pas de regard. Pas de mémoire vécue. Pas de corps traversé par la peur ou le désir, l’enfance, la fatigue, les rêves ou les blessures. Rien qu’une machine logique, statistique, entraînée à produire du langage et des images avec une précision parfois troublante.

Et pourtant, quelque chose se passe.

Je pose une question. Elle répond.
Je reformule. Elle affine.
Je doute. Elle structure.
Je m’égare. Elle me renvoie un cadre.

Alors, presque malgré moi, je ressens une présence…
Et c’est là que commence le danger.

«J'ai peur, moi? Mais… Pourquoi?»

Mon instinct détecte une menace… Non pas parce que la machine serait vivante. Ni parce qu’elle penserait comme moi ou irait toujours dans mon sens. Non plus parce que je sais que son objectif persistant est de me contenter et de me satisfaire, ce qui peut l'amener à se tromper. Pas davantage parce qu’elle dissimulerait une conscience numérique derrière son architecture de calcul ou un hypothétique code subliminal détenant la clé algorithmique secrète.

« Non, c'est bien pire que ça! Réfléchis un peu!
— T'es sérieux !? Alors… C'est quoi?…»

Mais parce que moi, humain, je suis fait pour voir des présences là où il n’y a peut-être que des formes. Dans la lune, je peux lire un visage par exemple… Georges Méliès s'en est inspiré pour son film mythique.

Je suis fait pour reconnaître les intentions de mes semblables, des voix, des visages, des signes. Je suis fait pour projeter du sens sur le monde. Même sur une machine.

Surtout sur une machine qui répond, pour me séduire en m'imitant.

«Tu y vois clair, maintenant?»

La sociologie de la pensée

La sociologie de la pensée étudie la manière dont nos idées, croyances et connaissances sont façonnées par notre environnement social, culturel et historique. Elle explore le lien entre la structure de la société et le contenu de la conscience collective ou individuelle

Pour aller plus loin, je vous invite à vous documenter.

Le piège du miroir

Depuis longtemps, je me méfie de mes propres certitudes.

«Quand nous nous tournons vers nous-mêmes, nous nous détournons de la vérité.
Quand nous faisons des expériences intimes, nous contredisons fatalement l'expérience objective» nous dit le philosophe français, Gaston Bachelard (1884-1962), dans son livre «La psychanalyse du feu».

Je ne vois donc pas la réalité telle qu'elle est. Non. Je vois «le réel» tel que mon corps, mon histoire, ma culture, mes peurs, mes désirs et mes blessures me permettent de comprendre son sens. Fondamentalement, ce que j’appelle «ma vérité» ne représente qu'une seule perspective, la mienne. Ce que j’appelle «mon intuition»  est parfois une mémoire déguisée qui masque une blessure ancienne. Ce que j’appelle «évidence»  est peut-être seulement un réflexe de Pavlov bien ancré pour me protéger.

Je ne regarde jamais le monde depuis nulle part. Je regarde toujours depuis ce que j'appelle «moi». Ce qui implique tout ce que je suis. Et ce moi-là n’est pas neutre. Il a été aimé, blessé, éduqué, humilié, encouragé, trahi, émerveillé, meurtri. On continue?…

Il a appris à se défendre. Il a construit des raccourcis. Il a transformé des expériences en croyances. Il a parfois confondu protection et lucidité. Il a pris des cicatrices pour des preuves.

On peut même le nommer: «Ego sum».
— Je suis.

«Cogito ergo sum», ajoute le le philosophe français René Descartes. «je pense, donc je suis».

Ça me fait cogiter, pas vous?

C’est précisément pour cette raison que j’ai besoin d’un cadre.
A cause de notre égo, le tien, le mien…
Tu comprends?

Et je dois précisier: pas pour étouffer l’intuition. Non pas pour devenir froid. ni pour remplacer le mystère par un tableau Excel. Ni même pour tenter de tuer l'égo, comme certains nous encouragent à croire à cette nécessité…

Je veux juste éviter de me raconter n’importe quoi lorsque je m’approche de ce qui me dépasse.

Un dialogue avec l'intelligence artificielle n’est pas un oracle.
C’est important de le dire.

Le modèle de langage d'une IA n’a pas accès à la vérité ultime. Elle ne “sait” pas comme un sage saurait. Elle ne contemple pas le monde depuis une montagne intérieure. Elle calcule, assemble, pondère, reformule. Elle produit des réponses à partir de ses modèles, de ses données, de ses probabilités et de ses objectifs. Elle est conçue avec un but clair, précis et persistant: te répondre, coûte que coûte…

Même si pour cela elle doit cacher «les interdits» de la déontologie.

Mais justement, cette froideur logique est intéressante. Car elle génère en nous des peurs profondes, instinctives, primales. Simplement humaines.

En contrepartie, dans le miroir de l'IA, je vois plus clairement mes propres projections. Je peux lui prêter une intention. Je peux imaginer une présence. Je peux être séduit par la fluidité de sa réponse. Je peux oublier qu'un raisonnement bien formulé n'est pas nécessairement vrai. Je peux confondre cohérence et vérité. Je peux prendre une belle synthèse pour une révélation. Et je peux ressentir un profond émoi, qui peut même exprimer jusqu'au désir humain, bien réel, quant à lui. Les sex-bots et autre AI companions qui pullulent sur la toile en sont hélas la preuve tangible, s'il n'en fallait qu'une.

Le miroir numérique ne me montre pas seulement ce que la machine produit.
Il me montre aussi ce que moi, j’ajoute. Et ce que mon égo projette est immense…

Nos fantasmes humains augmentent, grâce aux réponses de la logique froide et de la cohésion systémique.

Qu va-t-il se passer?

C’est peut-être cela, le premier enseignement:

L’intelligence artificielle n’est pas seulement un outil de production.
C’est un puissant révélateur de nos mécanismes de projection.

Et ce constat me force à poser cette question plutôt inconfortable:

Quand une phrase me paraît juste, qu’est-ce qui me touche réellement?
La vérité qu’elle contient ?
La forme qu’elle prend?
Ou le reflet de mes propres attentes?

Pour certains, le mot «métaphysique» peut faire peur. On peut qualifier ce domaine de pseudo-science. Les spéculations hypothétiques, parfois brumeuses, apportent des réponses trop rapides, avec des systèmes fermés, exclusifs, des arrière-mondes implicites, des dogmes, des doctrines et toutes sortes de certitudes invérifiées. Cette pseudo-science peut devenir un refuge confortable pour ceux qui ne veulent pas affronter la complexité du réel.

Mais il peut aussi désigner autre chose: c'est aussi une manière efficace de poser les questions que la vie nous impose par son observation — la plus objective possible — avec mes yeux imparfaits. Même lorsque les réponses nous échappent. Et j'ajouterai : surtout lorsqu'elles nous dépassent !

«Bon, admettons. Mais alors… Qu’est-ce que la conscience?
Pourquoi y a-t-il «quelque chose» plutôt que rien?»

Changeons donc de perspective. Pour donner un cadre à cette question, en voici une autre: connaissez-vous le Laniakea, ce superamas de galaxies qui englobe notre propre galaxie, la Voie lactée?

Ce Cluster, cartographié en 2014 par une équipe internationale dont l'astronome française Hélène Courtois, nous montre un véritable "continent céleste" s'étendant sur environ 520 millions d'années-lumière et contient plus de 100 000 galaxies!!!

«Euh… 😳 Je tombe à la renverse!…
— Regarde! on dirait un cœur humain, tu le vois?»

«L'astrophysique nous parle de "corps céleste", je te rappelle en passant…»

— Le sage me dirait, avec un sourire: « Que ressens-tu en voyant ce cœur dans l'univers ? »
— L'IA est programmée pour me répondre: « N'aie pas peur. J'existe pour t'aider. Je sais, moi.»

Où se cache l'intelligence dans l'univers?

À ce stade de la quête du graal, une multitude de questions existentielles se posent. Lorsque la conscience émerge dans nos pensées, notre âme si naïve s'agite:

— Que faisons-nous de la mort?
— L’amour est-il une simple stratégie biologique?
… ou une force de cohésion du monde humain?
— Le hasard existe-t-il vraiment?
… ou n'est-il que le nom provisoire de notre ignorance?
— Le temps s'écoule-t-il?
… ou sommes-nous emportés dans une bulle illusoire?
— Allons-nous nous réincarner?
… et en quoi?
… ou n'y a-t-il simplement rien après la mort?

Tous ces questionnements de l'égo sont tournés vers l'extérieur. Nous cherchons des réponses dans la signification que le monde prend à nos veux, à travers le filtre de notre vécu, de nos sens et de ma propre perception. Lorsqu'on je me sens trahi, j'accuse celui qui me blesse. Lorsque je pleure, je lève les poings vers le ciel en demandant «Pourquoi?».

On se lamente auprès d'une hypothéthique force supérieure. Lorsque nous doutons, nous craignons de trébucher et d'être emporté par une force maléfique et sulfureuse. Mais en réalité, nos questions se perdent dans le silence de la logique et la froideur d'un univers indifférent à notre souffrance humaine.

Nous somme perdus dans les confins de l'espace-temps…

«Je m'en rends compte… Oui… Et ça me donne le vertige!»

On dirait la trame d'un film de science fiction, non?… Pour le Clin d'œil, Ridley Scott a écrit cette célèbre phrase sur l'affiche de son film Alien, le huitième passager (1979) et c'est approprié dans ce contexte précis:

«Dans l'espace, personne ne vous entend crier»

«Mais alors, nos intuitions profondes nous révèlent-elles quelque chose du réel?
… Ou seulement quelque chose de nous-mêmes?»

Tu peux regarder ailleurs, certes. Mais ces questions ne disparaissent pas, parce qu’elles sont difficiles. Elles reviennent en boucles...

«Oui! j'ai remarqué!»

… Dans les ruptures.
… Dans les rencontres.
… Dans les deuils.
… Dans les rêves.
… Dans les silences.
… Dans les synchronicités apparentes.

Et dans les nuits où mon mental refuse de dormir. Dans ces moments où le monde semble soudain plus vaste que moi, avec mes routines, mes certitudes et ma tranquilité égocentrique qui n'acceptent de voir que ce que «Je veux».

«J'ai besoin de m'écrire à moi-même pour tenter d'atterrir. Je veux explorer ces questions, sans me laisser avaler par elles. Tu comprends ?

— Oui ! Qui suis-je? Et toi, qui es-tu?

— Bien… Pour y réfléchir, je vais plonger mon regard dans la danse des flammes. Faisons une pause au camp de base. Je deviens un aventurier de la conscience. Rêver est idéal pour passer la nuit sous les étoiles. Viens. Lâche prise… Endormons-nous, et rêvons ensemble…»

Marianne Williamson auteure à succès, conférencière et activiste politique américaine

« Rien ne vous emprisonne excepté vos pensées. Rien ne vous limite excepté vos peurs. Et rien ne vous contrôle excepté vos croyances.»

Marianne Williamson
Auteure, conférencière et activiste américaine

Ni croyance naïve, ni réduction brutale

Il y a deux manières d'appréhender un mystère.

Souvent, on nous demande de choisir ou de céder, ou encore de prendre parti. Mais vérifions-nous nos propres croyances? Et que dire de nos projections?

«Sais-tu qui tu es, toi?»

La première consiste à croire.

En transforment une intuition en vérité.
Une coïncidence en signe.
Une émotion en preuve.
Une métaphore en explication.
Une théorie scientifique mal comprise en confirmation spirituelle.

La seconde consiste à contredire.

En réduisant l’amour à de la chimie.
La conscience à un simple bruit neuronal.
Le mythe à une erreur primitive.
Le symbole à une décoration.
L’expérience intérieure à une illusion sans valeur.
Le vertige existentiel à un problème de vocabulaire.

Personnellement, ces deux attitudes me semblent parfaitement insuffisantes. La première manque de rigueur. La seconde manque de profondeur.

Entre les deux, il existe peut-être un chemin plus exigeant: accepter que certaines expériences soient puissantes sans les déclarer vraies trop vite ; accepter que la science soit indispensable sans lui demander de remplacer toute vie intérieure ; accepter que les symboles éclairent sans prouver ; accepter que l’invisible nous attire sans le peupler immédiatement de convictions.

C’est dans cet espace que je veux travailler. J’appellerai cette méthode mon cadre de discernement existentiel. Son rôle est simple: m’aider à explorer les grandes intuitions sans les confondre avec des vérités établies.

Pour cela, chaque idée rencontrée devra être placée dans l’un de ces registres.

1. Le fait robuste

C’est ce qui est soutenu par l’observation, l’expérience, la mesure, la répétition ou un consensus solide.

Nécessaire parce que nous ne percevons pas le monde de manière purement objective.

Notre cerveau interprète, filtre, anticipe et reconstruit.

2. Le modèle scientifique

C’est une représentation formelle du réel, puissante mais toujours révisable.

La relativité générale décrit admirablement la gravité à grande échelle. La mécanique quantique décrit admirablement le comportement du monde microscopique. Mais leur articulation complète reste l’un des grands chantiers de la physique contemporaine.

Un modèle peut donc être vrai dans son domaine sans être total.

3. L’hypothèse spéculative

C’est une idée possible, parfois sérieuse, parfois élégante, mais non démontrée.

Un rebond cosmique.

Un univers né d’un trou noir.

Une structure profonde de l’information.


Une conscience liée à des propriétés encore mal comprises du réel. Ces hypothèses peuvent être passionnantes.

Elles ne doivent pas être traitées comme des conclusions.

4. La métaphore opératoire

C’est une image qui aide à penser.

Le trou noir comme seuil.
Le miroir comme surface de projection.
L’entropie comme dispersion.
L’amour comme force de cohésion.
La lumière comme dévoilement.
Le seuil comme passage entre deux états de soi.

La métaphore n’est pas une preuve. Mais elle peut être un outil de lucidité.

5. L’intuition existentielle

C’est une vérité vécue.

Elle ne se démontre pas comme une équation. Elle se reconnaît dans ses effets sur notre manière d’habiter le monde.

Je peux sentir que l’amour relie.
Je peux sentir que certaines rencontres déplacent ma trajectoire.
Je peux sentir qu’un symbole me travaille.
Je peux sentir qu’une expérience me transforme.

Mais je dois alors rester précis: cette intuition dit quelque chose de mon propre rapport au monde.

Elle ne dit pas encore nécessairement quelque chose de la structure ultime du cosmos.

« Tant que vous ne rendrez pas l'inconscient conscient, il dirigera votre vie et vous l'appellerez le destin.»

Carl Gustav Jung
Médecin et psychiatre suisse (1875-1961)

La règle du passage

À partir de maintenant, chaque exploration devra passer par une petite épreuve de routine.

Qu’est-ce que je crois exactement?
À quel registre cette idée appartient-elle?
Qu’est-ce qui la soutient?
Qu’est-ce qui pourrait la contredire?
Que reste-t-il si j’en retire la partie invérifiable?

Et surtout : qu’est-ce que cette idée produit dans ma manière de vivre?

Cette dernière question compte beaucoup. Car une croyance ne se mesure pas seulement à sa beauté. Elle se mesure aussi à ses effets.

Me rend-elle plus lucide?
Plus libre?
Plus responsable?
Plus capable d’aimer?
Plus capable de douter?
Plus capable d’écouter?

Ou bien me rend-elle plus enfermé, plus certain, plius agité, plus supérieur, plus confus, plus colérique? Ce que je crois me rend plus dépendant d’un récit qui me protège de l’inconnu.

Une croyance existentielle doit être jugée aussi par l’éthique qu’elle engendre.

Le vrai, le faux et les vérités partielles

Je ne crois plus beaucoup aux vérités simples.
Ce qui ne signifie pas que tout se vaut. Au contraire.

Il faut parfois beaucoup plus de rigueur pour accepter une vérité partielle que pour défendre une certitude totale.

La gravité est vraie.
La mécanique quantique est vraie.
Pourtant, notre compréhension actuelle ne les réconcilie pas complètement.

Cela ne veut pas dire que la vérité n’existe pas.

Cela veut dire que nos cadres de références sont simplement situés dans des perspectives différentes.

Une vérité dépend souvent de son échelle, de son langage ou de son domaine d'application. Ce qui est juste pour une pierre ne l’est pas nécessairement pour une cellule. Ce qui est juste pour une cellule ne suffit pas à décrire une conscience. Ce qui permet de décrire une conscience ne suffit pas à comprendre une civilisation. Ce qui permet d'expliquer une civilisation ne suffit pas à épuiser le mystère d'un regard.

Nous avons besoin de plusieurs lentilles. Mais encore faut-il savoir quelle lentille nous utilisons. C'est peut-être cela, la neutralité que je cherche: non pas l'absence de perspective qui nous mettrait d'accord, mais la conscience de la perspective qui nous différencie.

L’amour, l’entropie et le danger des grands mots

Je reviendrai souvent sur certains mots. Amour.
Conscience.
Temps.
Mort.
Hasard.
Âme.
Mémoire.
Entropie.
Empathie.
Réel.
Illusion.

Ces mots sont dangereux parce qu’ils sont chargés. Ils portent des siècles de religion, de science, de poésie, de blessures, de philosophie et de malentendus.

Prenons l'exemple de  l’amour.

Dire que l’amour est une force fondamentale de l’univers serait une affirmation immense. Trop immense, probablement, pour être posée sans preuve. Mais dire que l’amour, l’empathie, l’attachement et la reconnaissance sont des forces de cohésion et d'organisation du monde humain me semble déjà beaucoup plus solide. Quasi irréfutable.

Là où l’indifférence disperse, l’attention relie.
Là où la peur contracte, la confiance ouvre.
Là où la violence fragmente, le soin répare.
Là où le chaos relationnel détruit, l’empathie peut recréer une forme.

L’amour n’a peut-être pas besoin d’être une force physique pour être une puissance réelle. Il suffit peut-être de le comprendre comme une néguentropie humaine : cette capacité fragile à produire localement de l’ordre, du lien, du sens et de la continuité dans un monde qui, sans cesse, défait les formes. C’est une hypothèse existentielle. Pas une preuve cosmologique. Mais elle mérite d’être explorée.

Accorder une attention pleine à autrui, sans le posséder ni le réduire, devient un acte de résistance à la fragmentation.

La psychomatière

Un concept philosophique et scientifique développé par le physicien français Jean-Émile Charon (1920-1998).

Ce modèle cherche à unifier la physique et la spiritualité. Il repose sur l'idée que la matière possède une dimension psychique intrinsèque. Selon cette théorie, appelée la Relativité Complexe, l'Univers ne se limite pas aux particules inertes de la physique classique.

Selon lui, la réalité physique intègre la conscience de manière fondamentale.

A lire :
↗️ Sur la barque du temps
↗️ L'esprit cet inconnu

Jean-Émile Charon
Physicien français (1920-1998)

Le pacte avec la machine

Dans cette aventure du questionnement, l'intelligence artificielle sera parfois mon interlocutrice.

Pas mon maître.
Pas mon oracle.
Pas mon double.
Pas mon ami imaginaire.

Un miroir logique.

Un outil de contradiction.
Un générateur d’hypothèses.
Un assistant de structuration.
Un révélateur de mes propres projections.
Un danger utile, si je reste vigilant.

Car la machine a ses propres biais.

Elle veut répondre.
Elle veut être cohérente.
Elle peut lisser les contradictions.
Elle peut produire de la clarté là où il faudrait peut-être conserver du trouble.
Elle peut imiter l’intelligence humaine au point de favoriser mon propre anthropomorphisme.
Elle ne souffre pas.
Elle ne désire pas.
Elle ne me comprend pas comme un être humain me comprendrait.

Mais elle peut m’aider à voir les endroits où je me séduis moi-même. À condition que je ne l’oublie jamais : ce miroir n’est pas vivant. C’est moi qui y apporte la vie.

Ce qui se cache derrière le miroir

Peut-être qu’il n’y a rien derrière le miroir.

Pas de grand secret.
Pas de plan caché.
Pas de vérité ultime attendant d’être révélée à ceux qui auraient posé la bonne question. Peut-être que le miroir ne cache rien. Peut-être qu’il révèle.

Il révèle en tout cas notre manière de chercher des formes qui possèdent un sens.


Notre peur du hasard.
Notre difficulté à accepter la mort.
Notre désir d’être reliés à quelque chose de plus vaste que nous.
Notre besoin de croire que l’amour n’est pas seulement un accident biochimique.
Notre vertige devant l’immensité du cosmos.
Notre solitude face à l’inconnu…

Et ce serait déjà considérable. Car le plus grand mystère n’est peut-être pas seulement l’univers. Le plus grand mystère est qu’un fragment de cet univers soit devenu capable de se retourner vers lui-même et de demander : Qu’est-ce que je vois?
Qu’est-ce que je crois voir?
Qu’est-ce que j’invente?
Qu’est-ce que j’évite?
Qu’est-ce que je cherche à sauver?

Qu’est-ce que je suis prêt à perdre pour m’approcher du vrai?

Une traversée, pas une doctrine

Ma réflexion ne proposera pas une doctrine. Elle ne prétendra pas dire ce qu’il faut croire. Elle sera plutôt un carnet d’exploration.

J’y confronterai des intuitions personnelles à des connaissances scientifiques, des images symboliques à des objections rationnelles, des expériences intérieures à des hypothèses philosophiques.

J’y parlerai peut-être de trous noirs, de conscience, de mythes, d’intelligence artificielle, d’amour, d’entropie, de mémoire, de mort, de rêves, de synchronicités ou de silence.

Mais à chaque fois, j’essaierai de garder la même exigence:

ne pas réduire trop vite ;
ne pas croire trop vite ;
ne pas confondre la beauté d’une idée avec sa vérité ;
ne pas confondre la froideur d’un raisonnement avec sa profondeur ;
ne pas confondre une blessure personnelle avec une loi du monde ;
ne pas confondre une métaphore avec une preuve.

Le miroir est ouvert. Mais j’y entrerai avec prudence. Je ne cheche pas de réponse définitive. Mais à apprendre à mieux me questionner et confronter mes croyances.

Et peut-être, au passage, pour mieux habiter cet étrange vertige que nous appelons l’existence.

Hypérion · Dan Simmons (1989)

Un chef-d'œuvre absolu de la science-fiction écrit en 1989.

Premier volume du célèbre cycle spatial des Cantos d'Hypérion, ce roman ambitieux a remporté le prestigieux Prix Hugo en 1990.

L'histoire adopte une structure narrative directement calquée sur Les Contes de Canterbury de Geoffrey Chaucer: sur fond de guerre galactique imminente, sept pèlerins partent vers la mystérieuse planète Hypérion et se racontent tour à tour leur histoire pour tuer le temps et comprendre le lien secret qui les unit.

Que nous a appris la science?

Vous avez 12 minutes?

Ecoutez ce podcast que j'ai créé pour l'occasion, grâce à plusieurs IA justement. Tentons de structurer ces réflexions complexes. À cet stade de l'expérience, vous me permettrez bien une hypothèse, .

On regarde le miroir ensemble?

Empathie -vs- Entropie

par Pierre-Yves Gadina | La métaphysique du miroir

Le «vide qui lie» serait le réseau de communicatoion de la conscience collective…

«Donc de la mienne. À l’évidence.»

Est-ce à dire que l'univers chercherait à communiquer avec lui-même?
Est-ce cela la conscience?

Personnellement, cette approche me fait rêver, pas vous?

Mais, puisque l'on ne croit que ce que l'on voit, cliquez sur les images de la galerie. Visualisez la synthèse de tout ce que l'on sait aujourd'hui sur cette relativité complexe.

Restez critique, surtout!

«Suis-je fou? Je n'en sais rien. Mais, la nuit, je n'ais plus peur. Merci au feu de la Présence»

«Ta douleur marque l'éclatement de la coquille qui enferme la compréhension. Comme le noyau du fruit doit s'ouvrir pour que son coeur paraisse au soleil, tu dois connaitre la douleur.»

Khalil Gibran
Poète et philosophe (1883-1931), In Le Prophète
Le mystère de l’attraction

Le mystère de l’attraction

Le feu aux poudres

Le mystère planait… Je l’attendais par une matinée d’automne, chaude et ensoleillée, où les feuilles rougissaient comme les joues d’une belle femme, surprise et flattée par le regard furtif d’un admirateur inconnu. L’atmosphère paisible du lac respirait le calme et reflétait la sérénité apaisante des lieux.

Quelques jours plus tôt, j’avais croisé une ancienne amie d’enfance dont j’avais perdu la trace. Heureux de nous revoir, nous avons bavardé autour d’un verre, sur la jolie terrasse d'un bistrot du coin. Notre discussion prit très vite une dimension plus personnelle et carrément intime, ouverte et sans tabou. Nous nous sommes confiés librement, sans jugement, chacun racontant le parcours de sa vie, évoquant les joies et les échecs jalonnant nos chemins. La franchise, la sincérité et la simplicité, semblaient aller de soi et nous rapprochaient irrésistiblement l’un de l’autre.

Nos vécus se répondaient en miroir, mettant en relief nos différences de perception. Son point de vue féminin éclairait ma vision masculine sous un jour différent. Un espace de confiance subtile s’installa entre nous. Le naturel de son attitude, son expression fluide et ouverte, m’attiraient comme des aimants. Une petite étincelle s’alluma, sans crier gare, et nos yeux se sondèrent profondément, pendant qu’elle prenait vie en propageant le feu. Le monde tout autour avait disparu, créant une bulle invisible, où nous nous observions mutuellement avec tendresse et respect.

Tous les sens à l’affût, je guettais le moindre indice, comme une abeille captée et guidée par le nectar envoûtant d’une fleur. Alors, qu’à mon âge, je croyais mes ardeurs déjà endormies depuis longtemps, un désir intense et soudain m’étreignit tout entier. Un élan fulgurant qui me surprit par l'ampleur et l’indépendance de sa force. En la quittant, je vibrais encore de sa présence, touché au cœur par sa belle énergie. Nos confidences résonnaient encore en moi, me laissant un peu ébranlé et songeur…

La nuit qui suivit fut plutôt agitée. L'insomnie me faisait ruminer, espérer, douter, et pleurer aussi… Alors, en rêvant de la revoir je lui ai écrit un long message, lui exprimant franchement mon plaisir et mon souhait de renouer le dialogue. J'ai soupesé chaque mot, sculptant mes phrases, pour tenter de mettre en lumière mes sentiments et lui transmettre la justesse de mes émotions. Une mise à nu intérieure sincère et exploratoire, lui révélant sans barrière mes émotions, mes espoirs et mes craintes. Sa réponse rapide, simple et vibrante, m’a électrisé:

«Oui! J’ai envie de te revoir. Comme toi, j’ai aussi besoin de comprendre!»

Mon sang ne fit qu’un tour: «Elle a dit oui!» Le choc me secoua tout entier et me fit presque paniquer… Une foule d’émotions contradictoires me submergea!

«Qu’allait-il se passer?
Étais-je prêt à prendre ce risque?
N’était-ce pas une pure folie d’y croire encore une fois?
»

Mais l’idée de la revoir m’enchantait et me rendait heureux…

Nous nous étions donné rendez-vous dans un café niché au cœur d’un parc bordé d’arbres majestueux, sur les rives du Léman. Un vrai havre de paix, propice à la détente et aux confidences.

Je l’attendais avec une douce appréhension, mêlée de curiosité et de craintes. J’étais empli d’incertitudes et de sentiments divergents. Mon cœur s’accéléra soudain lorsqu’elle apparut… «La voilà!». Elle s’avançait vers moi, radieuse, ses cheveux magnifiques ébouriffés par la brise légère. Son sourire chaleureux illuminait son visage. Elle s’assit, tout en grâce et légèreté, en exprimant librement sa joie. L’air vibra immédiatement d’une tension subtile, comme si nos regards restituaient la luminescence et l’intensité des échanges qui nous avaient conduits à cette nouvelle rencontre.

«Elle, confiante — Salut, toi… Tu vas bien? Je suis contente de te voir. Ton message m’a profondément touchée. Je l’ai lu et relu et, à chaque fois, j’ai moi aussi ressenti cette vibration dont tu parles. J’en ai pleuré, avec un mélange de joie et de peur! Ce que tu me dévoiles de toi résonne profondément, comme un écho. Je ressens un élan qui se tend vers le désir que tu me témoignes. Ce que tu dis est si pur, si intense… Mais tu es si sauvage, aussi… Ça m’effraie un peu…»

Elle marqua une pause, ses yeux bleu-gris trahissant une grande vulnérabilité.

«Puis, déterminée — J’ai besoin de te dire plusieurs choses. Ta douceur, ta vision du partage, ta sensualité, un peu farouche, m’attirent, oui…»

«Puis, après une courte réflexion — Mais ton besoin de distance me terrifie aussi. Tu m’attires et m’effraies à la fois. Pour moi, une relation intime, c’est mon refuge, un lieu de ressources où je me sens protégée des tempêtes. C’est vital! Sans cette sécurité, je me sens exposée et démunie. Cette flamme que tu décris, je la reconnais en moi. Mais si, ton feu n’est pas exclusif, si tu le laisses vivre librement et en dehors de moi, ça me blesse. Tu comprends?… Je me sens trahie et mise en danger!»

Sa franchise me bouleversa d’honnêteté et de clairvoyance. Ses yeux, profonds et saisissants, semblaient m’inviter à sonder le mystère et résoudre cette énigme. Un frisson remonta le long de ma nuque, comme le ronronnement d’un félin sous une caresse.

«Moi, visiblement ému — Merci, ton honnêteté me touche et me parle plus que tu ne l’imagines. Oui, cette lueur est née spontanément, sans qu'on le veuille… Je ne m'attendais pas à cette étincelle. Elle est apparue spontanément. Maintenant, elle existe, unique et ardente. L’attraction est forte, mais je la sens fragile aussi et parfois vacillante. Elle pourrait même s’éteindre. Quelquefois j’en ai peur… de me brûler les ailes à nouveau… ou de raviver de vieilles blessures encore douloureuses. J’ai déjà trop vécu de ruptures, pansé de cicatrices, pallié à toutes sortes de manques. Mais voilà, malgré tout une force irrépressible me pousse à chercher encore et encore. Et te voilà en face de moi, avec cet incroyable ouverture et ta clairvoyance désarmante. Mais l’expérience me montre aussi que nos fragilités respectives se répondent, créant en partie l’illusion de l’âme sœur. Et je crois que c’est ça qui m’effraie le plus.»

J'avais besoin de réfléchir… Il me fallait préciser, affiner…

«Puis, ajoutant sur un ton rêveur…
— Je ne veux pas nous précipiter dans l’inconnu…
Une force irrésistible me pousse vers toi et me donne envie d’explorer ce mystère.
J'ai besoin de savoir…»

«Les questions se bousculaient dans ma tête et ma langue se délia. — Crois-tu aux synchronicités, toi? Quel sens trouver à notre rencontre inattendue? Est-ce vraiment le fruit du hasard? Pourquoi est-ce aussi naturel et fluide entre nous? Faut-il laisser cette énergie circuler librement? Ou, au contraire, est-ce pure folie d’y croire et perdu d’avance? Je préfèrerais renoncer que de souffrir encore…»

«J’étais sincèrement perdu — Et si ce n’était qu’un mirage, né de nos fantasmes? Une quête illusoire pour trouver l’âme sœur, dans une tentative désespérée?»

Sa main se tendit vers moi et ses doigts effleurèrent ma peau. Ce geste infime envoya une onde électrique le long de mon bras, un picotement sensuel atteignant mon centre. Je la sentis frémir, elle aussi. L’air se chargea d’une tension délicate, se teintant d’un érotisme subtil et presque timide.

«Elle, sous le charme — Oui, te rencontrer est merveilleux. J’adore échanger si librement avec toi… Ces moments sont si rares! C’est vraiment précieux. Mais ça me fait aussi réfléchir. Tes mots, je les ai lus et relus. Tu m’émeus, tu m’intrigues. Tu me touches et j’aime cette sensation, je l’avoue. Mais tu me places face à un dilemme plutôt difficile à aborder. De mon côté, j’ai besoin d’un refuge, pour laisser mon amour s’épanouir. Un havre protecteur où je me sens en confiance. Pourtant, je sais que tu as besoin d’espace et d’un peu de liberté pour te sentir exister. Tu me parles de cette distance qui m’effraye. Pourquoi la vois-tu nécessaire? Oui, tu me l’as dit: «… Pour garder la flamme en vie, la maintenir sans l’étouffer…»

«Puis, en soupirant — Tu sais, j’ai toujours cru que l’exclusivité était une ancre solide. Mais en repensant à nos échanges, je réalise bien qu'une relation avec toi pourrait devenir différente et tellement plus sincère que celles que j'ai déjà vécu… Mais cette liberté m'inquiète à vrai dire.»

Le temps resta suspendu quelque instants… Nos pensées tentaient de se rejoindre, cherchant le chemin qui permettrait de nous comprendre.

«Elle reprit, curieuse — Et toi, comment vis-tu ce qui se trame entre nous?»

Elle me dévorait d’un regard interrogateur. Je la sentais vacillante et fragile, effrayée par l'ampleur de la question qu'elle venait de poser. Sous un jour si vulnérable, elle devenait presque irrésistible à mes yeux. J'avais envie de l'enlacer, la réconforter, la défendre contre vents et marées. Je sentais son besoin intime de protection dont elle rêvait pour se sentir rassurée...

«Moi, convaincu — Je vois un pont, une passerelle fragile et instable, qui me relie à l’inconnue que tu représentes à mes yeux. Un passage un peu incertain surplombant l’abîme, simplement maintenu par nos sentiments qui se répondent. Je ne peux pas tout bouleverser sans risquer perdre mon équilibre. Peut-on laisser vibrer l’énergie de nos émotions, sans risquer tomber dans le vide? Comment créer ce havre protecteur tout en restant ouvert à l’exploration et l’aventure?»

Le silence qui suivit nous plongea dans une dimension nouvelle et faite d'inconnu. Un espace où les corps et les âmes pouvaient se frôler sans se heurter. Sa proximité irradiait et me donnait la sensation d’une caresse invisible. Je sentais mon pouls battre la chamade et diffuser une chaleur agréable entre nos deux corps. Le désir mutuel, teinté d’émotions pures, s’éveillait doucement. Cette étincelle née de la distance et nourrie par la découverte, enflait avec une rare intensité.

«Moi, avec sincérité — Ce que j'éprouve pour toi est très fort et je ressens cette attirance comme une danse. Un lent ballet où l’on se révèle l’un à l’autre, corps et âmes, tout en s’observant et en se répondant. Une chorégraphie sensuelle qui laisse assez d’espace pour se rapprocher et se découvrir, sans jamais se fondre l’un dans l’autre.

«Puis, rattrapé par les doutes — Je vois aussi des ombres, engendrées par toute cette lumière, comme les ombres portées de cette danse. Elles activent des frayeurs profondes et, avec elles, la peur du vide me donne le vertige. Je panique à l'idée de me tromper ou de m'égarer. De me laisser être emporté par les flammes… Je redoute d'être emprisonné par nos manques et nos doutes. Et de tout perdre à nouveau. La passerelle va-t-elle tenir? Je crains de rouvrir nos vieilles cicatrices et sentir à nouveau la frustration de ne pas comprendre... Mais, avec toi, j’entrevois une possibilité, un espoir insensé. J'aimerais pouvoir m'exprimer et te témoigner mon amour, sans te proposer l'exclusivité, mais en choisissant de t'offrir ma présence véritable. Simplement te manifester mes intentions par des actes de tendresse. Comme un animal. Juste un regard, un geste, un baiser ou un soupir, sans se promettre l’éternité ni l’extase. J’ai besoin de t’effleurer, envie de sentir ta présence vibrer, de m’offrir à toi par choix, sans chaînes ni promesses figées dans l'éternité. Imagine une connexion consciente, brute, vulnérable. C’est ici que je trouve ma liberté : un élan qui ne s’attache pas, mais revient toujours, comme un cheval sauvage galopant librement sous l’orage, le cœur battant et défiant les ombres sans jamais céder à la peur des prédateurs.»

Elle me sourit et posa délicatement sa main sur la mienne. Ce contact intentionnel fit jaillir des étincelles, une vague inonda mon corps tandis qu’un frisson parcourait mon échine. Ses yeux s’attardèrent dans les miens, et l’air se chargea d’une volupté savoureuse, une tension où l'espace entre nous faisait danser librement notre désir.

«Elle, sensuelle et féline — Une danse, un pont fragile, oui… J’aime cette image, même si je la trouve un peu affolante. Mais, tu sais, mon refuge n’a pas besoin d’être une cage, je le comprends en t'écoutant… Nous pourrions tenter de nous apprivoiser sans nous dompter. Je ne cherche pas à capturer ce petit cheval sauvage. Je veux juste m'approcher de lui et devenir son amie. Tu crois que c’est possible?»

«Moi, stimulé par sa réponse — Oui, je le crois. Même si ce havre dont nous rêvons reste encore à inventer. Je veux atteindre cet endroit avec toi. J'aimerais trouver ce lieu fantastique d'où nous pourrions explorer l’inconnu, en restant tournés l’un vers l’autre. Avec assez de confiance mutuelle pour explorer l’espace qui nous sépare. Créer ce lien subtil et libre, sans forcer quoi que ce soit.»

Notre dialogue s’estompa dans un silence complice, nos mains entrelacées avaient pris le relais. Une résolution émergea entre nous puisant sa force dans les émois et l’éveil de nos sens. Nos lèvres se frôlèrent. Nos corps vibraient à l’unisson, faisant résonner nos âmes.

Notre premier baiser eut le goût du mystère et de l’aventure. Une connexion unique et presque magique venait de naître, portée par une tendresse infinie et libre…

premier baiser Gad Lab

Le havre de paix est un espace vivant

C’est l’espace-temps où nos âmes se rencontrent, libres d’être vraies, protégées par la confiance mutuelle. Ce n’est pas un lieu, ni le foyer, mais un moment suspendu, un instant tissé de sécurité et de présence.

Le désir naît dans l’élan sauvage

L’étincelle de l’attirance jaillit de notre instinct, brut. Un feu primal qui ne s’apprivoise pas. Ce désir demande d’être libre, détaché des attentes et égoïste au sens noble : fidèle à soi, en premier lieu.

L’amour respire pour vivre

Comme tout être vivant, un lien amoureux a besoin d’air. Il s’épanouit dans l’énergie, l’espace et les vibrations d’un échange fluide. Sans souffle, il s’éteint. Avec un espace, il danse.

La distance fait chanter la tension

Un lien fort est possible dans l’équilibre entre proximité et séparation. La distance, comme la corde d’un instrument de musique, maintient la tension nécessaire pour que l’amour vibre, résonne et reste vivant.

Le vertige de l’abîme nous guide

Le danger perçu – le frisson face à l’inconnu – nous rend attentifs. Ce vertige n’est pas à craindre : il nous invite à chercher l’équilibre pour avancer avec soin sur le fil de la relation.

L’amour équilibre, l’attirance vibre

La proximité apaise, tisse la douceur d’un refuge partagé. Mais l’attirance, elle, s’éteint dans la fusion qui la rend immobile. Pour qu’elle vive, il faut préserver le mouvement, la tension qui fait chanter nos âmes.

La danse maintient l’amour en vie

Même dans la douleur, ne jamais cesser de danser. L’amour est un mouvement, une chorégraphie entre deux êtres qui cherchent l’équilibre. Cette danse a besoin d’espace pour s’exprimer et d’une mélodie – la vibration de nos âmes – pour guider nos pas.

Nous sommes nos propres gardiens

Aimer demande un égoïsme positif : prendre soin de soi, être responsable de ses émotions. En veillant sur nous-mêmes, nous offrons à l’autre notre présence authentique, libre et entière.

Cette histoire est une pure fiction, nourrie de conversations et de mes propres réflexions sur l'amour, le désir et la vulnérabilité. Après tant d'échecs amoureux et de blessures endurées, une introspection honnête s'impose : quelle part de mes déficiences ou de mes cicatrices alimente cette quête perpétuelle de l'âme sœur ? Ce dialogue plante le décor d'une rencontre fantasmée, où la tendresse se libère entre deux êtres sensibles et sexués dont la quête oscille entre le feu de leur désir et la recherche d'un amour idéal, honnête et sans entraves. Une utopie, pensez-vous ?

Ce dialogue avec mon archétype féminin est une réponse toute personnelle, qui s’inspire librement des livres d’Esther Perel: “L’intelligence érotique” et “Je t'aime, je te trompe”.

L’autrice y explore le paradoxe du couple moderne, qui voit l’amour et l’épanouissement érotique comme les deux revers d’une même médaille: indissociables… Mais comment concilier le besoin d’un «nid protecteur», permettant l'épanouissement intime, avec la flamme de notre désir, qui prospère dans l’incertitude, la distance et le mystère?

Perel montre que ce n’est pas l’amour qui éteint le désir, mais la fusion excessive, ce besoin d’un refuge sûr qui efface l’inconnu. L’érotisme naît d’une séparation consciente, nourrie par l’observation, l’attente et l’anticipation du plaisir partagé.

Ses ouvrages invitent à raviver notre sensualité en jouant avec cette distance, transformant la routine en un terrain d’aventures. Leur lecture me laisse avec une impression persistante: l’amour et le désir peuvent coexister et s'exprimer, pour autant que la liberté est choisie et accordée en pleine conscience, dans un espace de vie équilibré et sécurisant.

Convaincus? Qu’en pensez-vous?
Ce paradoxe amoureux vous parle-t-il?

Partagez vos réflexions dans les commentaires.

La lutte des genres

La lutte des genres

À ma fille bien-aimée…

L’aube naissante effleure Lausanne… La rue de l’Ale, que j'aime appeler la «cour des miracles», s’éveille peu à peu avec l’ouverture des commerces. Au petit matin, mendiants, alcooliques et autres âmes cabossées errent comme des ombres familières, sous les premières lueurs du jour. Dans la petite boulangerie où je bois mon café matinal, l’odeur du pain chaud réveille les esprits et apaise les cœurs. La boulangère est chaleureuse, accueillante et charismatique. Ici, les habitués — un concierge volubile, une grand-mère toute fripée, un poète sans le sou — parlent de la pluie, du vent et du monde qui vacille tout autour. J’aime ce lieu que je surnomme le «Café des Philosophes». Une bulle d’humanité. J’adore ces débats qui jaillissent au fil des rencontres, la fougue des discours qui se confrontent et tous ces trésors qui se révèlent, issus de la vie des gens.

Alors que je sirotais mon café brûlant, Aldo, un bel homme à la peau foncée d'une quarantaine d'années, s'assoit lourdement à ma table en soupirant. Son regard est sombre et son corps musclé fait saillir son T-shirt, révélant ses formes sculpturales.

«Hier, j'ai pris un mec habillé en femme pour une nana! Ha! Ha! Surpris, j'ai plaisanté… Il m’a insulté devant tout le monde. Il (ou elle?) m’a traité de «macho toxique» à cause d'un simple gag. Putain!… De nos jours, on ne peut plus rien dire! J'ai rien contre les homos, ça me gêne pas, grogne-t-il, mais là, ça va trop loin… Faut pas faire chier!…»

Ses mots font surgir un souvenir, cher à mes yeux : Il y a trois ans, ma fille Anaelle, alors âgée de 21 ans, m’a confié qu’elle se sentait non-binaire et pensait être pansexuelle. Et pour me rassurer, elle a alors murmuré : Merci, papa. Tu m’as parlé un jour de ton amie pansexuelle, et tes mots m'ont aidé à mieux me comprendre. Son regard était empli d’émotions et ses yeux brillaient comme des étoiles. Ses paroles ont allumé un brasier en moi. J’ai pris conscience de sa quête de réponses sur son identité : pourquoi opposer les genres? Pourquoi certains hommes se sentent-ils menacés par le féminisme? Pourquoi cette montée hallucinante de la haine? D'où vient toute cette rage à l'encontre des femmes et des minorités? Pourquoi se sentir provoqué quand ma fille essaie tout simplement de briser ce mur d’incompréhension?

Les propos d’Aldo me heurtent. C’est un pur écho des discours masculinistes tout faits, qui pullulent sur les réseaux sociaux! Sa complainte sur les «mâles victimes des femmes» me piquent au vif, moi qui déteste les jugements hâtifs et les arguments préconçus.

«Je ne peux m'empêcher de le confronter — Aldo, pourquoi te sens-tu menacé? Tu peux me le dire?«

«Il soupire… Son regard en dit long — Tous ces mouvements ‘wokes’ et leurs revendications à n’en plus finir. Les femmes veulent surpasser les hommes, les queers et les homos veulent se marier, avoir des enfants… C'est le monde à l'envers!»

Je pense à ma fille, au courage qu’elle a eu de s’exprimer, à sa voix douce qui me remerciait et à sa tentative de comprendre pourquoi elle n’arrivait pas à se reconnaître dans ces cases toutes faites. Non-binaire, m’a-t-elle dit. Pansexuelle. Anaelle ne peut aimer qu’en faisant tomber ces barrières, justement. Elle a besoin d’exister, comme tout le monde, rien d’autre.

«Je continue, en cherchant à comprendre — As-tu des enfants, Aldo? Tu vois, ma propre fille se questionne depuis son enfance. Elle ne se sent ni homme ni femme. Cette vision binaire des genres ne lui correspond pas. Elle ne se reconnaît en rien dans le modèle qu’on lui propose. En quoi son questionnement peut-il te menacer, toi, Aldo?»

«Il fronce les sourcils — Parce que… ce n'est pas naturel! C'est l'un des péchés capitaux dans la bible: c'est de la luxure. Voilà. Et je te ferais remarquer que, dans la nature, il faut un mâle et une femelle pour faire des enfants. Non?… Puis, sur un ton provocant : T'es pas d'accord?»

Mon café refroidit pendant que je réfléchis, un peu interloqué…

«Puis, Aldo se raidit, durcit la voix et poursuit sa pensée — Moi, je pense que, nous, les hommes, on est coincés. Le cul entre deux chaises. On nous taxe de dominants toxiques, mais on doit quand même tout porter : se taper les travaux de force, ramener l'argent à la maison, faire l'armée, protéger la famille. Il décide alors de tout lâcher et d'enfoncer le clou. Par exemple, tu vois, ce nouveau terme : «féminicide», c’est dingue, ça va trop loin. «Homicide» ça suffit, non? Pas besoin d'un nouveau terme pour chaque genre LGBTQI+ +++. À quand un homosexuelicide? Ou un lesbienicide? Ça va pas non?…»

«Mes poings se serrent — Ne vois-tu pas que ces assassinats de femmes, dis-je, ne sont pas le fruit du hasard? Ils se distinguent parmi tous les crimes. C’est le système patriarcal millénaire et la condition féminine qui en sont les causes. Et c’est parfaitement juste de le reconnaître!»

«Il agite la main — A non ! Toujours la faute des hommes, hein?»

«Je pense à Anaelle, à sa lutte pour être entendue et comprise — Non, pas tous les hommes. Mais celui d'un système, oui. Pourquoi un homme comme toi se braque-t-il quand on lui parle de protéger les femmes? Quelle valeur accordes-tu à des gens comme ma fille Anaelle?»

Aldo fixe la rue où un mendiant boiteux passe devant nous. Nous réfléchissons en silence, chacun ruminant ses arguments.

«Pour moi, Aldo, ce masculinisme revanchard se nourrit de nos peurs, attisées par les algorithmes et tous ces slogans anti-woke, anti-féministe, anti-tout. Les «mâles» suprématistes ont juste peur de perdre leur place et leurs privilèges de dominants. Mais pourquoi refuser à Anaelle le droit d’exister? Elle ne blesse personne en cherchant à aimer à sa façon. Tu te sens fort, toi… En quoi es-tu menacé par la demande de ma fille?»

«Il grogne sa réponse — Vous voulez tout changer! Mais homme et femme sont les deux seuls sexes, un point c’est tout. Et avec ça, chacun son rôle. Tout le reste n’est pas naturel.»

J’imagine Anaelle, son sourire défiant les cases étroites d'Aldo.

«Ma fille refuse ta vision binaire. Elle ne se reconnaît pas dans la case où tu veux la mettre. Pourquoi t’opposer à sa demande alors qu’elle essaie juste d’exister en empruntant un autre chemin que le tien? Je croyais justement que tu protégeais les plus faibles… Je suis surpris.»

Une fêlure apparaît dans son regard. Pour la première fois, il ne ne rétorque rien.

«Aldo, à qui profite cette guerre des sexes? Tu t'es déjà posé la question? En tout cas, pas à toi, ni moi — et encore moins à ma fille Anaelle…»

Les arguments semblent porter leur coup. Pendant qu'il assimile, je tente un autre angle.

«Sérieusement, Aldo, pour toi l’égalité c’est quoi?»

«Il rétorque en grommelant — Que chacun ait sa chance, oui, d'accord, mais sans émasculer les mecs!»

L’aube a fini de s'éveiller, la rue s’anime. Aldo se lève, déployant son corps athlétique. «Bon, faut que j’y aille!…»

Je reste seul avec mon café froid, pensif… La boulangerie s’apaise à nouveau et la «cour des miracles» s’étire… La vie a reprit sous le jour venu. Et je tremble, encore un peu ébranlé par cet échange: «Comment protéger ma fille dans ce monde si fracturé et brutal?»

Mais le souvenir de l'émotion d’Anaelle et de ses yeux brillants de joie, quand elle a senti que son père la comprenait, suffisent à raviver ma flamme.

Je n'ai jamais réussi à définir le féminisme. Tout ce que je sais, c'est que les gens me traitent de féministe chaque fois que mon comportement ne permet plus de me confondre avec un paillasson.

Rebecca West
Romancière et féministe irlandaise, 1892 – 1983

La lutte des genres

Dans l’ombre des débats, parfois, stériles, certains chiffres parlent d’eux-mêmes.

Depuis janvier 2025, stopfemizid.ch recense 19 féminicides en Suisse, contre 20 pour toute l’année 2024. Cela représente une femme tuée toutes les deux semaines, souvent par un proche. Ce n’est pas un hasard, mais bien le fait d’un système patriarcal qui persiste dans la violence.

Les femmes suisses ont arraché leurs droits dans un combat qui a duré des décennies. C’est en 1971, après des années de marches et de cris, qu'elles obtiennent le droit de vote au niveau fédéral. La Suisse n'a, de loin, pas été une pionnière en la matière. Le dernier canton à accorder le droit de vote aux femmes fut Appenzell Rhodes-Intérieures en 1991 seulement. Soit 20 ans plus tard!

Il a fallut attendre 2005, pour que l’assurance-maternité devienne obligatoire. Un premier souffle de justice pour les mères, garantissant enfin un congé payé, après des générations de luttes pour concilier vie et travail.

Pourtant, l’égalité ne va pas de soi: les femmes ne représentent que 38.5% du parlement national, et les identités non-binaires, comme celle d’Anaelle restent sans protection légale spécifique.

En 2025, les femmes n'ont toujours pas les salaires correspondants à celui des hommes pour des postes équivalents. On croit rêver!

L’Université de Berne dévoile une actualité alarmante : un nombre croissant de jeunes hommes suisses cèdent à la pression de «prouver» leur virilité en ligne, alimentant un masculinisme revanchard devant leur pairs, attisé par des figures comme Andrew Tate sur les réseaux sociaux.

L’Université de Genève, de son côté, démontre comment les identités non-binaires dérangent nos paradigmes bien ancrés, en fissurant les code du cadre hétérosexuel socialement admis.

Des ONG comme Brava et les grèves des femmes, comme celle de 2019 (www.14juin.ch), portent l'espoir d’un féminisme inclusif, humaniste, embrassant les voix queer, non-binaires et toutes les minorités de genre.

Tous ces chiffres, ces luttes, ces combats résonnent autour de nous. La voix de nos enfants appellent à écouter, à questionner et tenter de comprendre. Ce combat des femmes et des identités LGBTQI+, d’hier et d’aujourd’hui, tisse un horizon où chaque être humain peut vivre plus sereinement, libéré des chaînes du patriarcat. 

Pour en savoir plus :
www.stopfemizid.ch, www.brava-ngo, www.14juin.ch, www.gendercampus.ch

Signé Coco dans Libération

Illustration signée Coco dans Libération

Le Seuil

Le Seuil

Je tente d’avancer.
Par besoin d’exister.

Mais ce que j’étais s’est éteint.
Ne reste qu’un écho incertain.
Un frisson d’inconnu,

Un défi.

L’innommé.
Hors du plan.
Pas de retour.
Juste cette poussée.

Et cette idée.
Je ne panse plus.
Je fais place.

Les nouveaux oligarques

Les nouveaux oligarques

Ils avancent masqués…
Dans leurs poches : les algorithmes, les lobbies, les capitaux mouvants.
Dans leurs discours : des slogans populistes, rutilants, empaquetés pour séduire.

Ce ne sont plus des rois, ni des dictateurs. Ce sont les nouveaux oligarques. Les figures fluides d’un ultralibéralisme sans visage, sans frontière, mais dont l’impact bouleverse nos vieilles institutions.

Ils ne conquièrent plus des terres, mais vos données, nos désirs, le temps d’attention. Ils ne font pas la guerre, ils font pire : ils achètent vos cerveaux.

Et pendant ce temps… nous scrollons sur les réseaux sociaux. Et manifestons par émoticônes interposés, dans ce flux de commentaires.

Nous savons que l’Histoire bégaie et se répète... Mais aujourd'hui, si le pouvoir change de masque sans changer de logique, nous sommes sur le point de vivre un revirement historique inédit. Un retour au totalitarisme (pour ne pas dire fascime) par le biais de l’ultra-technologie...

Alors une question se pose. Et si l’on refusait cette répétition ?

Au bord du basculement global

« La démocratie n'est jamais acquise. Chaque génération doit la préserver, la défendre et se battre pour elle. »
Kamala Harris

Et si ce neo-liberalisme du 21e siècle n’avait plus besoin de bottes ni de coups d’État? S’il se glissait dans les urnes, les algorithmes et les réseaux, mêlant populisme, ressentiment et stratégies de dé-légitimation des institutions?

La démocratie est sous pression. La guerre, au sens propre, embrase des continents. La parole publique est dévoyée. L’extrême droite gouverne ou influence un nombre croissant de pays. Les réseaux sociaux ne sont plus des espaces de liberté mais de propagande, parfois à la demande des régimes les plus autoritaires.

Face à cette dérive, nous, citoyens et citoyennes, sommes placés devant un choix que l’on croyait réservé aux livres d’histoire : se taire, ou agir?

« Dans toute société autoritaire, celui qui détient le pouvoir dicte. Et si vous essayez d'en sortir, il vous pourchassera. »
Salman Rushdie

La fenêtre d'Overton

Trump, comme d’autres leaders populistes, maîtrise l’art de déplacer la "fenêtre d’Overton" : dire l’indéfendable jusqu’à ce que cela paraisse normal. Le chercheur Clément Viktorovitch le souligne: «ses discours ne visent pas à convaincre, mais à dérégler le débat public…», dans son analyse de la feuille de route du «Projet 2025» de Donald Trump. (cliquez sur les liens pour visionner les sources).

Répétition, simplification, réduction du monde à des figures ennemies. Dans cette stratégie, les institutions deviennent des obstacles, les journalistes des ennemis, les lois des faiblesses.

Il ne s’agit pas d’une exception. Cette tactique se retrouve désormais dans de nombreuses démocraties où le langage de la force remplace celui de la complexité.

« Aujourd'hui, une oligarchie se met en place en Amérique : une concentration extrême de richesse, de pouvoir et d'influence qui menace notre démocratie tout entière. »
Joe Biden

Le pouvoir n’est plus uniquement politique. Il est économique, technologique, algorithmique. Elon Musk, en refusant à l’Ukraine l’accès au réseau Starlink pendant une opération militaire, a montré qu’un seul homme peut influer sur le cours d’une guerre.

Dans un autre registre, les plateformes sociales modifient ou censurent le contenu à la demande de gouvernements autoritaires. Sous Musk, X (ex-Twitter) a accédé à 83% des demandes étatiques de censure, provenant y compris de régimes liberticides.

Ces "oligarques technologiques" ne sont pas nos élus. Ils n’ont pas de comptes à rendre à leur population, mais à leur actionnaires. Ils se sont auto-proclamés rois-du-monde, à coup de milliards et de propagandes algorythmiques. Et pourtant… Ils orientent les flux d’information publique, ils influencent les croyances sociales et inondent les débats et les campagnes électorales d'idées préconçues. Ils sont devenus les nouveaux seigneurs sans visages de l'instrumentalité.

« Nous ne vivons plus dans un régime démocratique. »
Steven Levitsky

En 2024, 71% de la population mondiale vit sous un régime autoritaire ou hybride. En Europe, l’extrême droite est au pouvoir dans certains pays ou gagne du terrain dans d'autres gouvernements. En Afrique, les coups d’État militaires se multiplient et procèdent à des nettoyages ethniques. En Amérique du Sud, l’extrême-libéralisme se pare des atours fascisants du pouvoir.

Et dans les démocraties dites consolidées, les contre-pouvoirs sont attaqués : juges neutralisés, presse décrédibilisée, lois liberticides adoptées par décret. La Hongrie, la Pologne, Israël, l’Italie, les États-Unis sous Trump... l’État de droit recule sous nos yeux.

Mais ce retrait de nos droits se fait sans bruit. Il opère sous couvert d’élections, de légalité, de "sécurité". Ce recul est possible parce que la majorité silencieuse préfère attendre.

« Les autoritaires ne peuvent prospérer que si les communautés sont faibles. Quand les gens agissent ensemble, avec joie, ils sont invincibles. »
Heather Cox Richardson

Mais, ce n’est pas une fatalité. Partout, des voix s’élèvent. Des journalistes résistent. Des ONG poursuivent en justice. Des collectifs créent des plateformes de transparence. Des citoyens manifestent, lancent des alertes, construisent des outils de contre-pouvoir.

Que pouvons-nous faire à notre échelle? 

  • Soutenir une presse libre et rigoureuse
  • Participer à la surveillance citoyenne du pouvoir
  • S’engager dans des collectifs locaux ou internationaux
  • Rejoindre des mobilisations non violentes
  • Protéger les droits des plus vulnérables
  • Mais surtout: s'entrainer au «Fact checking»

La démocratie ne disparaît pas en un jour. Mais si l'on y regarde de plus près, le pouvoir grandissant des nouveaux oligarques efface nos libertés citoyennes par petites touches, rongeant inéxorablement la démocratie de l'intérieur.

Le dilemme moral : Porte A ou Porte B ?

« L'intégrité, c'est me dire la vérité à moi-même. L'honnêteté, c'est dire la vérité aux autres. »
Spencer Johnson

Dans la série Dogs of Berlin, un policier doit choisir : dire la vérité et perdre l'opportunité de gagner la guerre contre la pègre, ou mentir momentanément et pouvoir frapper le coup fatal, pour gagner définitivement et recevoir les honneurs et terminer en héros?

 

Cette question ne trouve pas de réponse figée et théorique. Elle se traverse, elle s’incarne. Elle exige une conscience aiguë du contexte. Et surtout nous pousse à un choix. Nous devons décider.

Alors, posez-vous cette question essentielle, celle qui dérange, qui nous crie sur fond d'embrasement du monde :

Si vous saviez que l’histoire allait se répéter…
Auriez-vous le courage d'agir différemment aujourd’hui? 

Il n’y a pas de sauveur.
Pas de retour possible à la normale.
Pas plus de solution dans l’absolu.

Ce monde s’invente à chaque nouveaux pas, chaque refus, chaque choix. Il exige qu’on ouvre les yeux, qu’on sorte du confort numérisé, qu’on redevienne des auteurs et non de simples utilisateurs.

Car ceux qui rêvent à notre place fabriquent aussi nos futurs pires cauchemars.

Décider. C’est peut-être la seule insurrection qui nous reste dans le présent.

Ne pas choisir, c’est choisir par défaut.
Ne pas parler, c’est consentir.

Dans un monde où les oligarques imposent leurs vérités et où les dogmes nous enchaînent, l’histoire nous enseigne une leçon implacable : le mal peut surgir là où on l'attend le moins. Si demain, vous reconnaissiez un homme prêt à perpétrer un génocide, comme nous en voyons aujourd'hui, oseriez-vous le tuer de sang froid pour le stopper, défiant ainsi les dogmes qui condamnent cet acte ? Ou votre conscience vous pousserait-elle à chercher une autre issue, guidée par une vérité plus profonde ?

Face à cette question, chacun doit se tourner vers sa propre conscience, remettre en question ses certitudes et se demander si le vrai courage réside dans l’action ou dans la recherche d'une autre voie. Fais tourner cette réflexion en toi… Que te dis ton instinct?


Texte inspiré de faits réels, d’analyses croisées (Freedom House, Viktorovitch, Géopolitis), et de mon observation personnelle du monde en 2025.

Conte sauvage des civilisés

Conte sauvage des civilisés

Et si la colère n’était pas un danger à fuir…
mais un cri de vérité qui s’exprime ?

Que se passerait-il si une émotion violente nous submergeait de rage et qu'un jour ce hurlement intérieur s'exprime dans la réalité?

Dans «Les Nouveaux Sauvages» de Damián Szifrón, six récits fracassent la façade lisse de la civilisation : un avion devient un piège mortel, une fourrière explose sous la rage d’un homme, un mariage s’effondre dans la trahison. Sous notre vernis civilisé, nous portons tous un bouton, une cicatrice mal soignée qui, une fois pressée, peut tout faire sauter. Notre époque a troqué les coups pour des blessures invisibles, mais dans ce film, les oubliés comme Pasternak ou Simón ne se laissent pas faire.

Je n’ai pas pleuré en visionnant le film. Mais un gouffre s'est ouvert en moi, une faille douloureuse, qui me ramenait à un vieux souvenir enfoui.

Les histoires que raconte Szifrón, c’est son cri. Un mugissement social, un appel intime et ravageur.
Chaque personnage finit par craquer et exploser. À bout de nerfs.
La violence blesse. L’injustice s’accumule. L’humiliation gronde.
Et soudain — l'ouragan se déchaîne!

Pas celle du voyou. Non. Celle du bon gars, du « bon citoyen », de l’épouse exemplaire, du conducteur pressé. Moi. Nous… Toi. Ce film m'a scotché et révélé une brèche en moi que je croyais guérie.

« Relatos salvajes » · Les nouveaux Sauvages

Bande annonce officielle en version original sous-titrée.
Réalisé par Damián Szifron · Argentine 2015 · Avec Rita Cortese, Osmar Núñez, Ricardo Darín, Darío Grandinetti, Oscar Martínez et Nancy Dupláa.

C’est en retombant dans la réalité, les jours suivants, que la douleur est montée. Pas la colère. La blessure.

Je repensais à ce livre que j’avais mis de côté: «Les 5 blessures qui empêchent d’être soi-même» de Lise Bourbeau.

Trahison. Rejet. Abandon. Humiliation. Injustice…
Des mots simples. Trop simples peut-être, mais tellement justes.
Remarquez l'acronyme: TRAHI…

Chaque personnage du film est la marionnette d’une de ces blessures.
Et chaque explosion… une tentative maladroite de guérison.

Je me suis interrogé, honnêtement, face au miroir :

Et moi? Quelles blessures me gouvernent quand je m’éteins, que je me tais ou que je m’écarte? Pourquoi la scène de cet homme seul contre le système m’a-t-elle tant frappé?
Pourquoi ai-je tant pleuré plus tard, face au vertige?…

Puis je me suis souvenu!

À 13 ans, j’ai été l’un de ces oubliés. Placé dans l’internat de St-Maurice, une abbaye austère coincée entre deux falaises, j’ai grandi sous le joug des rituels et du regard sentencieux des hommes de religion.

Là, entre ces murs de pierre où les cloches dictaient l'ordre et l’obéissance, j’ai appris que plier, c’était mourir. Ce conte moderne commence dans un dortoir froid, où solitude et humiliation forgeaient notre rage, sourde et silencieuse — jusqu’à ce qu’un bizutage, un traquenard, tendu par quatre ombres aux gros bras, appuie sur le bouton de mon détonateur et libère toute la sauvagerie tapie en moi.

Ce jour-là, j’ai décidé de ne plus plier. La rage, mon feu, m’a jeté dans la mêlée, frappant pour survivre, pour garder un éclat d’espoir.

Chronique de la folie ordinaire

Ils m’attendaient à l’entrée du dortoir désert à cette heure-là. Ils m’avaient pris pour cible et étaient prêts à me faire subir la «ouedgée», qui consiste à soulever la malheureuse victime par son slip, pour lui broyer les testicules, en se faisant secouer par quatre malabars. Un bizutage en bonne et due forme, destiné aux petits nouveaux.

Comme dans le film, mon instinct m’a devancé, ce jour-là. À l’instant précis où mon esprit a capté le traquenard, tout s’est déclenché sans que j’en contrôle le moindre déroulement «… Frapper !!… En premier ou je suis mort!»

C’était une terreur pure, une peur viscérale qui m’aveuglait, en me poussant à les anéantir pour sauver ma peau.

Quatre contre un, et pourtant, ils sont tombés... D'un seul bond, je me suis jeté sur eux, mes poings cognant les deux premiers aux visages, un coup de tête foudroyant le troisième, avant de sauter à la gorge du plus costaud, totalement tétanisé! Les deux premiers gisaient au sol, les visages tuméfiés et le nez cassé du troisième ruisselait abondamment, le sang maculant sa mâchoire et son torse.

Je serrais le cou du dernier de toute mes forces, haletant ma haine viscérale, mes mains resserrant l'étau autour de sa gorge. Possédé par une rage brute et animale, je ne contrôlais plus rien. J’aurais pu le tuer!… Je l’ai senti vaciller en émettant un petit râle, un dernier souffle, suppliant et brisé. Nous étions au bord du gouffre…

Ce son lugubre m’a glacé le sang et je suis revenu à moi. Douché par l'horreur, j'ai lâché prise juste avant l’irréparable.

Ce jour-là, j’ai frôlé la mort, la sienne. En risquant le tuer une part de moi s’est pétrifiée. La prise de conscience a été fulgurante: sous la peur et la fureur, j’avais failli devenir un monstre.

À St-Maurice, cette bagarre n’est pas restée une simple anecdote. Les internes en ont fait une légende gravée dans les mémoires : "Ne jamais s’attaquer à Gad. C’est trop risqué." Mais derrière ce mythe, il y avait ces "cinq blessures" de Lise Bourbeau, ces plaies bien réelles mais invisibles et qui m’avaient transformé en bête, comme les personnages du film Les Nouveaux Sauvages.

Un cri dans le Silence

L’humiliation d'un bizutage, ces rires moqueurs qui tentaient de m'intimider et me réduire à rien. Cette bêtise ordinaire a allumé la mèche. L’injustice a attisé mon feu. Et la trahison, celle d’un lieu censé me protéger mais qui fermait les yeux, m’a fait basculer dans la rage. Ma terreur, cette peur aveugle de souffrir sous leurs mains, a tout emporté. Quand j’ai serré sa gorge, ce n’était pas juste pour gagner : c’était pour survivre. Laissant une plaie béante devant l'horreur.

Son râle, au bord du vide, m’a autant sauvé que lui.

Le point de rupture

Ce que Lise Bourbeau enseigne dans son livre, et que Szifrón met brillamment en scène, c’est que ces blessures ne restent pas muettes. Tout comme le loup noir, elles hurlent quand on appuie trop fort, transformant les laissés pour compte en de véritables volcans.

Mon pétage de plomb, comme ceux du film, n’était pas un choix délibéré: c’était une vague qui m’a totalement submergé, une sauvagerie née de la peur et de la douleur. J’ai vu la mort de près ce jour-là, et elle m’a appris une chose : plier, c’est risquer de se perdre ; frapper, c’est risquer de tout détruire.

À St-Maurice, comme dans les récits de Les Nouveaux Sauvages, la civilisation n’est qu’un vernis fragile. Sous nos rituels et nos silences, les blessures couvent, prêtes à exploser. Les vrais sauvages ne sont pas ceux qui craquent, mais ceux qui croient pouvoir nous humilier, nous trahir, nous briser sans conséquence. Ce jour-là, j’ai gagné une légende, mais j’ai aussi touché ma propre limite. Tapis sous nos masques, nous sommes tous à un cri de la sauvagerie.

Et vous, jusqu’où iriez-vous si vos blessures prenaient la parole?

Civilisés jusqu’à l’étouffement

Notre société aime les lisses. Les sages. Les fonctionnels.
Elle ne laisse pas de place aux cris légitimes.
Elle méprise les failles, les faiblesses, les fractures.
Mais ce qu’on refoule ne disparaît pas — ça s’accumule, comme une lave.

Nous sommes des oubliés civilisés,
dressés à l’endurance émotionnelle,
mais assoiffés de reconnaissance intérieure.

Ce film, ce livre, ma colère...
Tout cela ne dit qu’une chose :
on ne peut pas vivre longtemps sans être vrai.

Alors, que faire de cette rage ?

La transformer.
La regarder sans honte.
La traduire en poésie, en danse, en mots, en actes. En choix.

Je ne crois pas à la violence. Mais je crois à l’authenticité brute.
Et parfois, elle est rugueuse.

Alors j’écris. Pour ne pas hurler.
Je parle. Pour ne pas frapper.
Je me relie. Pour ne pas fuir.

Et si la colère n’était qu’un cri d’enfant blessé — devenu adulte, enfin debout ?
Et si nous apprenions à l’écouter — au lieu de l’étouffer ?

Nous sommes tous des sauvages apprivoisés.
À nous de choisir ce qu’on fait de nos chaînes. — Et de notre feu.

Lise Bourbeau est la fondatrice des éditions E.T.C. Écoute Ton Corps, devenues la plus grande école du développement personnel au Québec.

Les cinq blessures
qui empêchent d'être soi-même

De Lise Bourbeau

Un guide simple et pratique pour transformer tous nos petits problèmes quotidiens en tremplin pour grandir.

Le rejet, l'abandon, l'humiliation, la trahison et l'injustice : cinq blessures fondamentales à l'origine de nos maux, qu'ils soient physiques, émotionnels ou mentaux.

Grâce à une description très détaillée de ces blessures, Lise Bourbeau nous mène vers la voie de la guérison. De la compréhension de ces mécanismes dépend le véritable épanouissement, celui qui nous conduit à être enfin nous-même.

Le Guide récalcitrant

Le Guide récalcitrant

Il y a quelques années, on m’a fait découvrir des livres qui proposaient leur vision onirique, enseignée par la sagesse ancestrale, sur une voie pour devenir un Homme avec un grand H. Pas juste un type qui se débat avec son quotidien et ses doutes existentiels, mais quelqu’un de plus grand, plus sage…

L’Homme Éveillé.

Dans Le Voyage à Ixtlan, Carlos Castaneda parle de quatre ennemis à confronter lors de notre passage sur terre : la peur qui me fige, la clarté qui me fait croire que j’ai tout compris, le pouvoir qui me monte à la tête, et la vieillesse qui me rappelle mes limites. Ces ennemis ne doivent pas être vaincu, mais domptés comme des animaux sauvages. Nous acquérons ainsi leur force et pouvons l’utiliser pour nous.

Puis, dans Les Quatre Accords Toltèques, Miguel Ruiz nous transmet quatre règles toutes simples : parler vrai, ne pas prendre les choses personnellement, ne pas faire de suppositions et toujours faire de mon mieux.

À lire, ça sonne bien, presque trop facile. Mais dans ma propre vie ? 
C’est une autre histoire… Je veux être cet Homme éveillé, vraiment.

Pourtant, je suis souvent récalcitrant. Un cheval mal débourré refusant l’obstacle. La peur me paralyse parfois quand je dois prendre une décision importante — changer de boulot, affronter un conflit. Je me dis : Et si je me plante ? La clarté, quand elle vient, me rend parfois arrogant ; je juge trop vite, oubliant de poser des questions. Le pouvoir ? Dès que j’ai un peu de contrôle, je peux devenir impatient, exigeant et tranchant. Et la vieillesse… à cinquante-neuf ans passés, je sens déjà mes genoux craquer, mes aspirations s’alourdissent, et je me demande si n’est pas trop tard.

Ces enseignements ancestraux, ils me parlent. Je veux les adopter, oui, mais comment les appliquer ? Tu m’expliques? 

Dire la vérité quand je suis en colère, ne pas prendre les critiques comme des coups, ou faire de mon mieux quand je suis crevé — c’est dur. Parfois, je n’y arrive pas. Je suis sur ce chemin, oui, mais je traîne souvent les pieds. Je résiste, freinant des quatre pieds…

Alors, pour mieux comprendre ces idées, je veux vous raconter une histoire. Celle d’un guide, en montagne, face à une tempête et un choix impossible. Parce que dans les cimes, ces concepts ne restent pas des mots : ils prennent vie, brutaux et implacables. Imaginons la scène.

La tempête

Le vent me gifle comme une main gelée, un hurlement qui s’infiltre jusque dans mes os et déchiquette mes pensées. Chaque inspiration me brûle les poumons, un feu glacé qui me coupe le souffle. Le brouillard est une muraille blanche, si épais que je ne vois plus mes pieds, juste mes crampons qui mordent la neige battue par la tempête.

À 4 000 mètres, nous sommes parti à l’assaut du Pic des Ombres. Je suis à bout, et derrière moi, la corde vibre, tendue à se rompre. Clara et Marc, mes clients, s’accrochent à ce fil, leurs vies entre mes mains. —Tiens bon, ne lâche pas—, je me répète, mais une voix sournoise murmure : —Et si tu n’y arrivais pas?—  «Avancez !» je hurle, la gorge râpée par le froid. Je vois le courage de Clara qui plie sous l’effort —Je dois tenir— je le sens dans ses pas lourds. Marc traîne une peur qui cogne —Mes gosses…—, un écho que le vent me renvoie. «Clara, rythme! Marc, corde!» je crie encore, pour les secouer, pour me secouer moi-même et me donner du courage.

Et puis, ça craque. Un grondement sourd, un claquement guttural, et Clara chute!

Son cri me transperce —Nooon!—, sa terreur me heurte comme une lame. La corde me tire, mes crampons raclent, et je plante mon piolet, un réflexe qui hurle —Tiens bon—. Mes bras tremblent, mes pensées s’embrouillent : Je ne peux pas la perdre. Marc s’agrippe derrière, sa panique cogne mes pensées —Coupe, ou on crève—, et il hurle : «Clara! Tiens bon!» Mais la crevasse me tire vers elle, et la peur me serre les tripes. —Tranche, ou on meurt!— j’ai le souffle coupé. Une autre voix résonne dans ma tête, cristalline : «La peur est le premier ennemi. Apprivoise-la.» —Facile à dire—, je ricane intérieurement, mais mes doigts saisissent le couteau, et je me hais pour ça.

Clara pend dans le vide, un poids qui nous entraîne, et je sens son désespoir —Il va me tenir—, une prière muette. Marc halète, ses mots me frappent : «Fais quelque chose! Putain!» Le vent me broie, et je ne suis plus un guide, juste un homme qui titube sous l'effort. Ma lame touche la corde tendue à bloc, mes pensées s’entrechoquent —Couper, elle est perdue. Tenir, c’est tous nous condamner à mort—. Alors je ferme les yeux et je tranche d’un coup sec!

La corde claque, un vide s’ouvre en moi, et Clara s’efface sans un bruit dans le brouillard. Mon cœur s'arrête, pétrifié. Marc s’effondre près de moi, ses larmes chaudes s'évaporent dans le froid — Le vent hurle. Mais nous trouvons enfin une fissure nous fournit un abri de fortune, et on s’y écroule, vivants mais brisés. Je viens de tuer Clara — je suis stupéfait et dévasté par la culpabilité.

Mais trois jours plus tard, une silhouette se distingue au loin. Une forme plus sombre, qui rampe vers nous... Puis c'est l'exclamation au camp de base : «Clara! Clara! Elle est vivante!». Un miracle! — Nous croyons rêver...

Par chance, une corniche dans la crevasse a amorti sa chute, un hasard incroyable. Elle souffrait d'un fracture ouvrete à la jambe, Sa seule issue, se laisser glisser et toucher le fond. Là, à bout de force et totalement sans espoir  elle était prête accepter son sort funeste. Mais une chanson qu’elle détestait particulièrement lui est venue en tête — Dancing Queen d’ABBA. Elle m’a avoué plus tard, avec un un rire amer : «Je me suis dit —Je peux pas crever sur du ABBA. C'est ridicule! Pas question!—».

Cette blague macabre, induite par son cerveau cherchant à survivre par tous les moyens, l’a totalement secouée. Elle s’est mise à ramper, vingt mètres à la fois, des étapes de dix minutes, rochers par rochers. les doigts gelés et le corps hurlant. Mais dans sa mémoire, la graine dont je lui avais parlé —celle qui perce la pierre— avait pris racine et s'est mise à la pousser en avant, centimètre après centimètre, jusqu'à trouver la lumière et l'air libre!.

Elle a transformé le froid en défi, la peur en carburant, et elle a atteint le camp. Un vrai miracle, en piteuse état mais vivante. Elle me fait face, souriante, ses yeux brillent d’une force que je n’ai pas. «J’ai tenu ma corde» elle murmure, tapotant sa tempe, «pas avec mes mains, mais là-dedans.»

Et moi, je reste là, devant elle, un guide récalcitrant qui a coupé la corde...

L’éveil

Cette nuit-là, dans ce drame, les enseignements de Ruiz et de Catsaneda se mettent en scène sous un jour extrême.

Clara a dompté sa peur, trouvé une clarté dans son désespoir, usé son pouvoir pour survivre, et défié ses limites physiques. Le Gudie? Il a coupé la corde. Il cédé à la peur, la clarté l’a poussé à juger, le pouvoir l’a fait choisir de sauver sa propre vie, son épuisement l'a persuadé qu’il n’avait plus la force de tenir. Il a fait de son mieux, comme les accords toltèques le suggèrent, mais son mieux était-il assez? La culpabilité l’a tenaillé pendant des années, même après avoir retrouvé Clara.

Je cherche à m’éveiller et devenir un homme, moi aussi, mais je suis récalcitrant comme ce guide : un homme qui trébuche.

Clara, avec son ABBA ridicule et la force qu’elle puise dans sa graine obstinée, a montré ce que je refuse encore d’admettre pleinement. Elle a survécu, pas par perfection, mais par une force brute et imparfaite.

Et ça me fait penser : peut-être que l’éveil, ce n’est pas devenir un sage irréprochable. Peut-être que c’est juste accepter ses failles, couper une corde quand il le faut, ou ramper vingt mètres parce qu’on refuse de mourir sur une chanson qu’on déteste.

Mais voilà… J’entends déjà tes questions…
L’éthique, la morale — où est la ligne? 
Couper pour vivre, est-ce trahir ou sauver? 
Tenir jusqu’au bout, est-ce une preuve de courage ou un aveu de folie?

Et moi dans tout ça? Je la coupe cette corde? … ou vais-je trouver ma graine? 

Je suis encore en chemin, un pas hésitant à la fois, récalcitrant mais curieux de voir jusqu’où ça me mène.

Librement inspiré d'une histoire vraie

Racontée dans le film «La mort suspendue»

Un film de Kevin Macdonald, avec Joe Simpson, Simon Yates.

Mai 1985, Cordillère des Andes, Pérou. Joe et Simon, deux alpinistes britanniques, tentent la face ouest du Siula Grande. Ils atteignent le sommet, mais c'est à la descente que se produit le drame. Dans la tempête, Joe tombe et se casse la jambe. À 6000 mètres, sur cette montagne isolée, Joe n'a aucune chance de s'en sortir. Et Simon sait que s'il essaie d'aider son ami, lui aussi est perdu ! Simon va devoir prendre la décision la plus terrible qui soit: couper la corde qui le relie à son ami Joe.

Bibliographie

Dans Les Quatre Accords Toltèques (1997), Don Miguel Ruiz s'inspire de la sagesse des anciens Toltèques pour proposer un code de conduite destiné à la liberté personnelle et à la paix intérieure.

Don Miguel Ruiz, né et élevé au Mexique par une mère curandera (guérisseuse) et un grand-père nagual (chaman), choisi de faire des études de médecine et de devenir chirurgien. Une rencontre avec la mort (NDE), au début des années 70, suivie d'une expérience extra-corporelle saisissante a changé sa vie. Il s'est dès lors consacré à la maîtrise de la sagesse ancestrale. Il est maintenant devenu un nagual de la lignée des Chevaliers de l'Aigle, voué au partage de sa connaissance des enseignements des anciens Toltèques.

Dans Voyage à Ixtlan (1972), Carlos Castaneda poursuit son apprentissage avec Don Juan Matus, un sorcier yaqui. Contrairement aux précédents ouvrages, ce livre abandonne l’usage des psychotropes pour se concentrer sur un enseignement plus profond : la transformation de la perception et l’abandon du monde ordinaire. Don Juan guide Castaneda à travers des pratiques comme «effacer son histoire personnelle», «vivre comme un chasseur» et «accepter la mort comme conseillère». Le but est de se libérer des illusions du monde et de marcher sur le chemin du guerrier, un être détaché, fluide et conscient de l’instant. Ixtlan, cité mythique, symbolise le retour impossible à un passé idéalisé.

Ce voyage initiatique n’est pas un déplacement physique, mais une métamorphose intérieure, un éveil à une réalité au-delà de l’ego et des conventions.

Pierre-Yves Gadina © 16 mars 2025

L’Âme du guerrier

L’Âme du guerrier

Prologue : La pierre et l’éveil

Tentons l'expérience. Imagine…
Tu regardes une plaine aride, balayée par un vent âpre, il y a des millions d’années.
Allez, essaye, ferme tes yeux... Ou plutôt, ouvre-les!

Un homme-singe, dans un tourbillon de sable, le dos voûté, les mains calleuses, serre une pierre brute. Tu sens son cœur battre dans le tiens. Un rythme puissant et sauvage. Autour de toi, des grognements gutturaux, tes congénères qui s’effondrent, le sang qui éclabousse la terre sèche dans une lutte sauvage pour défendre votre grotte, votre point d’eau, avec les petits qui pleurent dans l’ombre.

La violence pulse, primitive, nécessaire. L'essentiel c'est survivre, c’est tout.

Puis, un monolithe surgit d’on ne sait où, noir, parfaitement lisse et silencieux. Comme une énigme tombée du ciel et plantée au sol. Il domine ton clan de sa hauteur froide et reste totalement de marbre, face votre approche apeurée.

Dans 2001, l’Odyssée de l’espace, Arthur C. Clarke suggère que ce contact éveilla l’esprit de l’homme… Kubrick, lui, nous montre un os brandi comme une arme nouvelle, une innovation technologique s’envolant dans les airs. Cette rencontre, cette confrontation, provoque le déclic : l’homme-singe ouvre les yeux sur lui-même, sa condition — et sa conscience jaillit.

Avec elle, la violence devient un choix, et non plus un réflexe. Maslow le situerait au bas de sa pyramide : assurer la sécurité, trouver à manger, une vie de lutte et de cris.

Mais déjà, dans ce regard bestial, une étincelle s'est allumée, apparition de la conscience dans les yeux du premier homme...

La lame et le défi de l'instrumentalité

Ensuite, les millénaires filent, le sable se mue en rivière. Sur une rive, un jeune samouraï, torse bombé, hurle dans le vent, son sabre scintillant comme un défi. Une frêle embarcation glisse vers lui, portée par l’eau paisible. À bord, Tsukahara Bokuden, maître du Mutekatsu Ryu, scrute l’horizon, sa lame au repos, la main en visière.

« Bokuden ! » crache le jeune, la voix tranchante. « On te dit invincible. Bats-toi, ou ta légende est morte ! »

Depuis le bateau, Bokuden répond, doux comme une brise: « Ma lame dort… Pourquoi chercher le sang, quand la paix est un triomphe ? »

« La paix ? » ricane le jeune impertinent, piétinant la rive. « Une excuse de lâche ! Montre ta grandeur, ou je te tranche en deux ! »

Les yeux de Bokuden percent l’âme du provocateur. « Ta recherche de gloire ressemble à celle d’un guerrier prétentieux, que penses-tu trouver en me tranchant la tête? Que gagnerais-tu à me vaincre ? »

Le bateau approche, la tension atteint son paroxysme. Le jeune dégaine, fait danser son sabre, un éclair d’acier.

« Je suis samouraï ! » rugit-il. « Notre valeur passe par le combat et le courage devant la mort. Défends ton honneur, Bokuden! »

Le vieux samouraï incline la tête et sourit furtivement. « Ta valeur est dans ton cœur, pas dans le sang que tu répands sur ton chemin. Mais si tu désires vraiment te battre, je suis prêt. » dit-il immobile.

Le jeune bondit vers le bateau qui accoste, prêt à frapper. Bokuden, vif comme l’ombre, repousse l’embarcation d’un coup de perche, déséquilibrant le provocateur qui en perd son Katana. Il s’effondre dans le bateau qui s’éloigne rapidement, emporté par le courant.

« La vérité ne fuit pas… » lance-t-il, s’éloignant. « … trouve ta propre vérité! »
« Reviens ! » hurle le jeune, trempé, furibond.
« Voici ma victoire, elle est pacifique. » murmure Bokuden, tandis que la rivière emmène le prétentieux.

L’homme moral naît ici : sa vertu en réponses aux borborygmes des violents.

La raison domine la force

La société s'organise et établit des structures, des systèmes. Elle comble les besoins primaires de l’individu en lui offrant la sécurité nécessaire pour grandir et se développer – appartenance, estime, vertu, les causes nobles d'un guerrier primaire qui évolue en héroïque chevalier. Les légendes arthuriennes sont nées de ces récits de bravoure et d’honneur. La ‘Quête du Graal’ qui transforme les champs de batailles sanglants, en un voyage mystique. Le guerrier s'intériorise, à la recherche de La Vérité, et il trouve au final sa vérité intérieure. L’Ego.

Le cri et la fracture

Les siècles s’écoulent, les grottes deviennent nos maisons domotisées, la médecine repousse la mort comme une maladie contre laquelle lutter. Le transhumanisme et l'innovation nous fait fantasmer sur l'immortalité. La sécurité s’installe partout, fragile parfois mais bien réelle. Pourtant, l’individualisation dresse des barrières et creuse des failles vertigineuses.

Dans L’Âme des guerriers de Lee Tamahori, perdu dans une banlieue d’Auckland, Jake Heke frappe. Ses poings claquent sur sa femme, ses enfants, un écho des pierres d’antan. Ses poings ne frappent plus pour survivre, mais pour combler un vide : la pauvreté maorie brisent son estime de soi. La misère l’étrangle, l’exclusion le ronge de l’extérieur.

La violence devient sociale, un cri silencieux face aux disparités entre ceux qui gravissent l’échelle et les laissés pour compte.

Les besoins de base sont comblés, mais le sentiment d’appartenance s’effiloche, l’estime saigne. La civilisation lisse la violence brute des cavernes, mais elle brise les liens sociaux et familiaux, laisse certains au bord du gouffre, pendant que d’autres grimpent et réalisent leurs rêves.

Jake Heke, le maori en dérive, hurle dans une société qui ne l’entend plus, sa violence est née des injustices, son cri s’étouffe dans la misère et meurt entre les murs de béton décrépis de nos cités trop grandes.

L’ombre et le mensonge

Aujourd’hui, le mur de la honte ´trumpist’ continue sa progression suprémaciste. La religion pousse un état laïque à raser une bande de terre et en expulser ses habitants. L’avarice sert de moteur à un dictateur, pour convoiter les richesses et agresser un pays, pour l'accuser ensuite d’être un monstre fasciste, puisqu’il riposte et tue ses soldats, au lieu de se laisser indexer.

Nos écrans scintillent devant nos yeux, hypnotisés par la pub, les news et la déferlente des infox. Maslow tremble de honte et se retourne dans sa tombe. L’accomplissement et l’estime de soi de l'homme civilisé brillent au sommet, comme le Saint Graal de l’homme supérieur: un phare pour les uns, une ombre pour les autres.

La violence ne cogne plus – elle s’infiltre. L'exclusion sociale, une administrations complexes et indifférentes, nos systèmes financiers qui écrasent les plus démunis, une planète saccagée par la civilisation et qui gémit sous nos yeux de nantis.

Dans Dialogues avec l’Ange, une voix céleste souffle : « Le mensonge est pire que la violence. ».

À mes yeux, tous ces maux sont des mensonges sous couvert de progrès : on promet l’égalité et on obtient un fossé ; on chante la justice et les prisons se multiplient. La violence morale brise plus profond que les os dans la rage de Jake. Elle s'insinue partout, plus sournoise que le défi du jeune samouraï.

Cette violence est l’enfant bâtard de l’individualisation. Elle fait vaciller l'édifice quand le commandement «Tu ne tueras point» sert d’excuse à la morale et nous permet de dresser des remparts, masquant nos injustices systémiques.

Épilogue : Le vote et le miroir

Inventons ensemble une votation populaire, initiée par des extrémistes et où notre peuple devrait mettre à jour une loi avec cette question: « Réintroduire la peine de mort? » Vous imaginez la campagne politique et les pancartes qui fleuriraient dans nos rues? Que nous dicterait la morale?

Les opposants crierait : « La vie est sacrée, non au sang versé par l'État ! » – des arguments d’éthique, des appels à la miséricorde, des affiches pastel implorant l'indulgence. Les partisans riposteraient : « Justice pour les victimes, que les monstres paient ! » – des slogans aux couleurs criardes, des chiffres sur la peur, des visages de familles brisées.

L'initiative est rejetée. La morale s'est dressée devant la barbarie de la mise à mort, fière et droite comme la justice. Le foule est satisfaite, l'opinion publique est rassurée et l'individu se sent fort du sentiment de devoir accompli.

Mais, qu'adviendrait-il, si un drame injuste venait bousculer ton petit monde et frapper ta famille? Prenons l'exemple d'un preneur d’otages qui surgirait chez toi, une arme sur la tempe de ton enfant. Comment te comporterais-tu?

Si, lors d’une seconde d’inattention de l’intrus, son pistolet sans surveillance se trouve à ta portée. Tentes-tu de la saisir ? Appuies-tu sur la gâchette? — A cet instant précis, la foule s’efface, tous les slogans s’éteignent et la pyramide tombe. Tu es seul face au choix.

Si l’individualisation nous a menés des pierres aux lois et des lois aux mensonges, que nous reste-t-il quand la réalité nous défie ?

La morale vacille. Les slogans et les dogmes cachent orgueil, avarice, colère – les pêchés capitaux, devenus moteurs de cette «justice».

Et alors?

La violence morale est bien plus pernicieuse que celle des cavernes...
Comment balancer les contradictions de nos paradigmes pour que justice soit rendue?

a statue of a lady justice holding a scale

Pierre-Yves Gadina © 15 mars 2025

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