À ma fille bien-aimée…
L’aube naissante effleure Lausanne… La rue de l’Ale, que j’aime appeler la «cour des miracles», s’éveille peu à peu avec l’ouverture des commerces. Au petit matin, mendiants, alcooliques et autres âmes cabossées errent comme des ombres familières, sous les premières lueurs du jour. Dans la petite boulangerie où je bois mon café matinal, l’odeur du pain chaud réveille les esprits et apaise les cœurs. La boulangère est chaleureuse, accueillante et charismatique. Ici, les habitués — un concierge volubile, une grand-mère toute fripée, un poète sans le sou — parlent de la pluie, du vent et du monde qui vacille tout autour. J’aime ce lieu que je surnomme le «Café des Philosophes». Une bulle d’humanité. J’adore ces débats qui jaillissent au fil des rencontres, la fougue des discours qui se confrontent et tous ces trésors qui se révèlent, issus de la vie des gens.
Alors que je sirotais mon café brûlant, Aldo, un bel homme à la peau foncée d’une quarantaine d’années, s’assoit lourdement à ma table en soupirant. Son regard est sombre et son corps musclé fait saillir son T-shirt, révélant ses formes sculpturales.
«Hier, j’ai pris un mec habillé en femme pour une nana! Ha! Ha! Surpris, j’ai plaisanté… Il m’a insulté devant tout le monde. Il (ou elle?) m’a traité de «macho toxique» à cause d’un simple gag. Putain!… De nos jours, on ne peut plus rien dire! J’ai rien contre les homos, ça me gêne pas, grogne-t-il, mais là, ça va trop loin… Faut pas faire chier!…»
Ses mots font surgir un souvenir, cher à mes yeux : Il y a trois ans, ma fille Anaelle, alors âgée de 21 ans, m’a confié qu’elle se sentait non-binaire et pensait être pansexuelle. Et pour me rassurer, elle a alors murmuré : Merci, papa. Tu m’as parlé un jour de ton amie pansexuelle, et tes mots m’ont aidé à mieux me comprendre. Son regard était empli d’émotions et ses yeux brillaient comme des étoiles. Ses paroles ont allumé un brasier en moi. J’ai pris conscience de sa quête de réponses sur son identité : pourquoi opposer les genres? Pourquoi certains hommes se sentent-ils menacés par le féminisme? Pourquoi cette montée hallucinante de la haine? D’où vient toute cette rage à l’encontre des femmes et des minorités? Pourquoi se sentir provoqué quand ma fille essaie tout simplement de briser ce mur d’incompréhension?
Les propos d’Aldo me heurtent. C’est un pur écho des discours masculinistes tout faits, qui pullulent sur les réseaux sociaux! Sa complainte sur les «mâles victimes des femmes» me piquent au vif, moi qui déteste les jugements hâtifs et les arguments préconçus.
Je ne peux m’empêcher de le confronter. Aldo, pourquoi te sens-tu menacé? Tu peux me le dire?
Il soupire… Et son regard en dit long… Tous ces mouvements ‘wokes’ et leurs revendications à n’en plus finir. Les femmes veulent surpasser les hommes, les queers et les homos veulent se marier, avoir des enfants… C’est le monde à l’envers!
Je pense à ma fille, au courage qu’elle a eu de s’exprimer, à sa voix douce qui me remerciait et à sa tentative de comprendre pourquoi elle n’arrivait pas à se reconnaître dans ces cases toutes faites. Non-binaire, m’a-t-elle dit. Pansexuelle. Anaelle ne peut aimer qu’en faisant tomber ces barrières, justement. Elle a besoin d’exister, comme tout le monde, rien d’autre.
As-tu des enfants, Aldo? Tu vois, ma propre fille se questionne depuis son enfance. Elle ne se sent ni homme ni femme. Cette vision binaire des genres ne lui correspond pas. Elle ne se reconnaît en rien dans le modèle qu’on lui propose. En quoi son questionnement peut-il te menacer, toi, Aldo?
Il fronce les sourcils. Parce que… ce n’est pas naturel! C’est l’un des péchés capitaux dans la bible: c’est de la luxure. Voilà. Et je te ferais remarquer que, dans la nature, il faut un mâle et une femelle pour faire des enfants. Non?… Puis, sur un ton provocant : T’es pas d’accord?
Mon café refroidit pendant que je réfléchis, un peu interloqué…
Puis, Aldo se raidit, durcit la voix et poursuit sa pensée. Moi, je pense que, nous, les hommes, on est coincés. Le cul entre deux chaises. On nous taxe de dominants toxiques, mais on doit quand même tout porter : se taper les travaux de force, ramener l’argent à la maison, faire l’armée, protéger la famille. Il décide alors de tout lâcher et d’enfoncer le clou. Par exemple, tu vois, ce nouveau terme : «féminicide», c’est dingue, ça va trop loin. «Homicide» ça suffit, non? Pas besoin d’un nouveau terme pour chaque genre LGBTQI+ +++. À quand un homosexuelicide? Ou un lesbienicide? Ça va pas non?…
Mes poings se serrent. Ne vois-tu pas que ces assassinats de femmes, dis-je, ne sont pas le fruit du hasard? Ils se distinguent parmi tous les crimes. C’est le système patriarcal millénaire et la condition féminine qui en sont les causes. Et c’est parfaitement juste de le reconnaître!
Il agite la main. A non ! Toujours la faute des hommes, hein?
Je pense à Anaelle, à sa lutte pour être entendue et comprise. Non, pas tous les hommes. Mais celui d’un système, oui. Pourquoi un homme comme toi se braque-t-il quand on lui parle de protéger les femmes? Quelle valeur accordes-tu à des gens comme ma fille Anaelle?
Aldo fixe la rue où un mendiant boiteux passe devant nous. Nous réfléchissons en silence, chacun ruminant ses arguments.
Pour moi, ce masculinisme revanchard se nourrit de nos peurs, attisées par les algorithmes et tous ces slogans anti-woke, anti-féministe, anti-tout. Les «mâles» suprématistes ont juste peur de perdre leur place et leurs privilèges de dominants. Mais pourquoi refuser à Anaelle le droit d’exister? Elle ne blesse personne en cherchant à aimer à sa façon. Tu te sens fort, toi… En quoi es-tu menacé par la demande de ma fille?
Vous voulez tout changer, grogne Aldo, mais hommes et femmes sont les deux seuls sexes, un point c’est tout. Et avec ça, chacun son rôle. Tout le reste n’est pas naturel.
J’imagine Anaelle, son sourire défiant les cases étroites d’Aldo. Ma fille refuse ta vision binaire. Elle ne se reconnaît pas dans la case où tu veux la mettre. Pourquoi t’opposer à sa demande alors qu’elle essaie juste d’exister en empruntant un autre chemin que le tien? Je croyais justement que tu protégeais les plus faibles…
Une fêlure apparaît dans son regard. Pour la première fois, il ne ne rétorque rien.
Aldo, à qui profite cette guerre des sexes? Tu t’es déjà posé la question? En tout cas, pas à toi, ni moi — et encore moins à ma fille Anaelle. Je tente un autre angle. Sérieusement, Aldo, pour toi, l’égalité, c’est quoi?
Il rétorque en grommelant. Que chacun ait sa chance, oui, d’accord, mais sans émasculer les mecs!
L’aube a fini de s’éveiller, la rue s’anime. Aldo se lève, déployant son corps athlétique. Bon, faut que j’y aille!…
Je reste seul avec mon café froid, pensif… La boulangerie s’apaise à nouveau et la «cour des miracles» s’étire… La vie a reprit son cours sous le jour venu. Et je tremble, encore un peu ébranlé par cet échange: Comment protéger ma fille dans ce monde si fracturé et brutal?
Mais le souvenir de l’émotion d’Anaelle et de ses yeux brillants de joie, quand elle a senti que son père la comprenait, suffisent à raviver ma flamme.
Je n’ai jamais réussi à définir le féminisme. Tout ce que je sais, c’est que les gens me traitent de féministe chaque fois que mon comportement ne permet plus de me confondre avec un paillasson.
La lutte des genres
Dans l’ombre des débats, parfois, stériles, certains chiffres parlent d’eux-mêmes.
Depuis janvier 2025, stopfemizid.ch recense 19 féminicides en Suisse, contre 20 pour toute l’année 2024. Cela représente une femme tuée toutes les deux semaines, souvent par un proche. Ce n’est pas un hasard, mais bien le fait d’un système patriarcal qui persiste dans la violence.
Les femmes suisses ont arraché leurs droits dans un combat qui a duré des décennies. C’est en 1971, après des années de marches et de cris, qu’elles obtiennent le droit de vote au niveau fédéral. La Suisse n’a, de loin, pas été une pionnière en la matière. Le dernier canton à accorder le droit de vote aux femmes fut Appenzell Rhodes-Intérieures en 1991 seulement. Soit 20 ans plus tard!
Il a fallut attendre 2005, pour que l’assurance-maternité devienne obligatoire. Un premier souffle de justice pour les mères, garantissant enfin un congé payé, après des générations de luttes pour concilier vie et travail.
Pourtant, l’égalité ne va pas de soi: les femmes ne représentent que 38.5% du parlement national, et les identités non-binaires, comme celle d’Anaelle restent sans protection légale spécifique.
En 2025, les femmes n’ont toujours pas les salaires correspondants à celui des hommes pour des postes équivalents. On croit rêver!
L’Université de Berne dévoile une actualité alarmante : un nombre croissant de jeunes hommes suisses cèdent à la pression de «prouver» leur virilité en ligne, alimentant un masculinisme revanchard devant leur pairs, attisé par des figures comme Andrew Tate sur les réseaux sociaux.
L’Université de Genève, de son côté, démontre comment les identités non-binaires dérangent nos paradigmes bien ancrés, en fissurant les code du cadre hétérosexuel socialement admis.
Des ONG comme Brava et les grèves des femmes, comme celle de 2019 (www.14juin.ch), portent l’espoir d’un féminisme inclusif, humaniste, embrassant les voix queer, non-binaires et toutes les minorités de genre.
Tous ces chiffres, ces luttes, ces combats résonnent autour de nous. La voix de nos enfants appellent à écouter, à questionner et tenter de comprendre. Ce combat des femmes et des identités LGBTQI+, d’hier et d’aujourd’hui, tisse un horizon où chaque être humain peut vivre plus sereinement, libéré des chaînes du patriarcat.
Pour en savoir plus :
www.stopfemizid.ch, www.brava-ngo, www.14juin.ch, www.gendercampus.ch
Illustration signée Coco dans Libération
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