Conte sauvage des civilisés

Un récit intime et sauvage, un conte lucide sur la colère et les blessures émotionnelles et la liberté intérieure. Une plongée poétique engagée.
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Et si la colère n’était pas un danger à fuir…
mais un cri de vérité qui s’exprime ?

Que se passerait-il si une émotion violente nous submergeait de rage et qu’un jour ce hurlement intérieur s’exprime dans la réalité?

Dans «Les Nouveaux Sauvages» de Damián Szifrón, six récits fracassent la façade lisse de la civilisation : un avion devient un piège mortel, une fourrière explose sous la rage d’un homme, un mariage s’effondre dans la trahison. Sous notre vernis civilisé, nous portons tous un bouton, une cicatrice mal soignée qui, une fois pressée, peut tout faire sauter. Notre époque a troqué les coups pour des blessures invisibles, mais dans ce film, les oubliés comme Pasternak ou Simón ne se laissent pas faire.

Je n’ai pas pleuré en visionnant le film. Mais un gouffre s’est ouvert en moi, une faille douloureuse, qui me ramenait à un vieux souvenir enfoui.

Les histoires que raconte Szifrón, c’est son cri. Un mugissement social, un appel intime et ravageur.
Chaque personnage finit par craquer et exploser. À bout de nerfs.
La violence blesse. L’injustice s’accumule. L’humiliation gronde.
Et soudain — l’ouragan se déchaîne!

Pas celle du voyou. Non. Celle du bon gars, du « bon citoyen », de l’épouse exemplaire, du conducteur pressé. Moi. Nous… Toi. Ce film m’a scotché et révélé une brèche en moi que je croyais guérie.

« Relatos salvajes » · Les nouveaux Sauvages

Bande annonce officielle en version original sous-titrée.
Réalisé par Damián Szifron · Argentine 2015 · Avec Rita Cortese, Osmar Núñez, Ricardo Darín, Darío Grandinetti, Oscar Martínez et Nancy Dupláa.

C’est en retombant dans la réalité, les jours suivants, que la douleur est montée. Pas la colère. La blessure.

Je repensais à ce livre que j’avais mis de côté: «Les 5 blessures qui empêchent d’être soi-même» de Lise Bourbeau.

Trahison. Rejet. Abandon. Humiliation. Injustice…
Des mots simples. Trop simples peut-être, mais tellement justes.
Remarquez l’acronyme: TRAHI…

Chaque personnage du film est la marionnette d’une de ces blessures.
Et chaque explosion… une tentative maladroite de guérison.

Je me suis interrogé, honnêtement, face au miroir :

Et moi? Quelles blessures me gouvernent quand je m’éteins, que je me tais ou que je m’écarte? Pourquoi la scène de cet homme seul contre le système m’a-t-elle tant frappé?
Pourquoi ai-je tant pleuré plus tard, face au vertige?…

Puis je me suis souvenu!

À 13 ans, j’ai été l’un de ces oubliés. Placé dans l’internat de St-Maurice, une abbaye austère coincée entre deux falaises, j’ai grandi sous le joug des rituels et du regard sentencieux des hommes de religion.

Là, entre ces murs de pierre où les cloches dictaient l’ordre et l’obéissance, j’ai appris que plier, c’était mourir. Ce conte moderne commence dans un dortoir froid, où solitude et humiliation forgeaient notre rage, sourde et silencieuse — jusqu’à ce qu’un bizutage, un traquenard, tendu par quatre ombres aux gros bras, appuie sur le bouton de mon détonateur et libère toute la sauvagerie tapie en moi.

Ce jour-là, j’ai décidé de ne plus plier. La rage, mon feu, m’a jeté dans la mêlée, frappant pour survivre, pour garder un éclat d’espoir.

Chronique de la folie ordinaire

Ils m’attendaient à l’entrée du dortoir désert à cette heure-là. Ils m’avaient pris pour cible et étaient prêts à me faire subir la «ouedgée», qui consiste à soulever la malheureuse victime par son slip, pour lui broyer les testicules, en se faisant secouer par quatre malabars. Un bizutage en bonne et due forme, destiné aux petits nouveaux. 

Comme dans le film, mon instinct m’a devancé, ce jour-là. À l’instant précis où mon esprit a capté le traquenard, tout s’est déclenché sans que j’en contrôle le moindre déroulement «… Frapper !!… En premier ou je suis mort!» 

C’était une terreur pure, une peur viscérale qui m’aveuglait, en me poussant à les anéantir pour sauver ma peau.

Quatre contre un, et pourtant, ils sont tombés… D’un seul bond, je me suis jeté sur eux, mes poings cognant les deux premiers aux visages, un coup de tête foudroyant le troisième, avant de sauter à la gorge du plus costaud, totalement tétanisé! Les deux premiers gisaient au sol, les visages tuméfiés et le nez cassé du troisième ruisselait abondamment, le sang maculant sa mâchoire et son torse.

Je serrais le cou du dernier de toute mes forces, haletant ma haine viscérale, mes mains resserrant l’étau autour de sa gorge. Possédé par une rage brute et animale, je ne contrôlais plus rien. J’aurais pu le tuer!… Je l’ai senti vaciller en émettant un petit râle, un dernier souffle, suppliant et brisé. Nous étions au bord du gouffre…

Ce son lugubre m’a glacé le sang et je suis revenu à moi. Douché par l’horreur, j’ai lâché prise juste avant l’irréparable.

Ce jour-là, j’ai frôlé la mort, la sienne. En risquant le tuer une part de moi s’est pétrifiée. La prise de conscience a été fulgurante: sous la peur et la fureur, j’avais failli devenir un monstre.

À St-Maurice, cette bagarre n’est pas restée une simple anecdote. Les internes en ont fait une légende gravée dans les mémoires : « Ne jamais s’attaquer à Gad. C’est trop risqué. » Mais derrière ce mythe, il y avait ces « cinq blessures » de Lise Bourbeau, ces plaies bien réelles mais invisibles et qui m’avaient transformé en bête, comme les personnages du film Les Nouveaux Sauvages.

Un cri dans le Silence

L’humiliation d’un bizutage, ces rires moqueurs qui tentaient de m’intimider et me réduire à rien. Cette bêtise ordinaire a allumé la mèche. L’injustice a attisé mon feu. Et la trahison, celle d’un lieu censé me protéger mais qui fermait les yeux, m’a fait basculer dans la rage. Ma terreur, cette peur aveugle de souffrir sous leurs mains, a tout emporté. Quand j’ai serré sa gorge, ce n’était pas juste pour gagner : c’était pour survivre. Laissant une plaie béante devant l’horreur.

Son râle, au bord du vide, m’a autant sauvé que lui.

Le point de rupture

Ce que Lise Bourbeau enseigne dans son livre, et que Szifrón met brillamment en scène, c’est que ces blessures ne restent pas muettes. Tout comme le loup noir, elles hurlent quand on appuie trop fort, transformant les laissés pour compte en de véritables volcans.

Mon pétage de plomb, comme ceux du film, n’était pas un choix délibéré: c’était une vague qui m’a totalement submergé, une sauvagerie née de la peur et de la douleur. J’ai vu la mort de près ce jour-là, et elle m’a appris une chose : plier, c’est risquer de se perdre ; frapper, c’est risquer de tout détruire.

À St-Maurice, comme dans les récits de Les Nouveaux Sauvages, la civilisation n’est qu’un vernis fragile. Sous nos rituels et nos silences, les blessures couvent, prêtes à exploser. Les vrais sauvages ne sont pas ceux qui craquent, mais ceux qui croient pouvoir nous humilier, nous trahir, nous briser sans conséquence. Ce jour-là, j’ai gagné une légende, mais j’ai aussi touché ma propre limite. Tapis sous nos masques, nous sommes tous à un cri de la sauvagerie.

Et vous, jusqu’où iriez-vous si vos blessures prenaient la parole?

Civilisés jusqu’à l’étouffement

Notre société aime les lisses. Les sages. Les fonctionnels.
Elle ne laisse pas de place aux cris légitimes.
Elle méprise les failles, les faiblesses, les fractures.
Mais ce qu’on refoule ne disparaît pas — ça s’accumule, comme une lave.

Nous sommes des oubliés civilisés,
dressés à l’endurance émotionnelle,
mais assoiffés de reconnaissance intérieure.

Ce film, ce livre, ma colère…
Tout cela ne dit qu’une chose :
on ne peut pas vivre longtemps sans être vrai.

Alors, que faire de cette rage ?

La transformer.
La regarder sans honte.
La traduire en poésie, en danse, en mots, en actes. En choix.

Je ne crois pas à la violence. Mais je crois à l’authenticité brute.
Et parfois, elle est rugueuse.

Alors j’écris. Pour ne pas hurler.
Je parle. Pour ne pas frapper.
Je me relie. Pour ne pas fuir.

Et si la colère n’était qu’un cri d’enfant blessé — devenu adulte, enfin debout ?
Et si nous apprenions à l’écouter — au lieu de l’étouffer ?

Nous sommes tous des sauvages apprivoisés.
À nous de choisir ce qu’on fait de nos chaînes. — Et de notre feu.

Lise Bourbeau est la fondatrice des éditions E.T.C. Écoute Ton Corps, devenues la plus grande école du développement personnel au Québec.

Les cinq blessures
qui empêchent d’être soi-même

De Lise Bourbeau

Un guide simple et pratique pour transformer tous nos petits problèmes quotidiens en tremplin pour grandir.

Le rejet, l’abandon, l’humiliation, la trahison et l’injustice : cinq blessures fondamentales à l’origine de nos maux, qu’ils soient physiques, émotionnels ou mentaux.

Grâce à une description très détaillée de ces blessures, Lise Bourbeau nous mène vers la voie de la guérison. De la compréhension de ces mécanismes dépend le véritable épanouissement, celui qui nous conduit à être enfin nous-même.

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