La lutte des genres

La lutte des genres

À ma fille bien-aimée…

L’aube naissante effleure Lausanne… La rue de l’Ale, que j'aime appeler la «cour des miracles», s’éveille peu à peu avec l’ouverture des commerces. Au petit matin, mendiants, alcooliques et autres âmes cabossées errent comme des ombres familières, sous les premières lueurs du jour. Dans la petite boulangerie où je bois mon café matinal, l’odeur du pain chaud réveille les esprits et apaise les cœurs. La boulangère est chaleureuse, accueillante et charismatique. Ici, les habitués — un concierge volubile, une grand-mère toute fripée, un poète sans le sou — parlent de la pluie, du vent et du monde qui vacille tout autour. J’aime ce lieu que je surnomme le «Café des Philosophes». Une bulle d’humanité. J’adore ces débats qui jaillissent au fil des rencontres, la fougue des discours qui se confrontent et tous ces trésors qui se révèlent, issus de la vie des gens.

Alors que je sirotais mon café brûlant, Aldo, un bel homme à la peau foncée d'une quarantaine d'années, s'assoit lourdement à ma table en soupirant. Son regard est sombre et son corps musclé fait saillir son T-shirt, révélant ses formes sculpturales.

«Hier, j'ai pris un mec habillé en femme pour une nana! Ha! Ha! Surpris, j'ai plaisanté… Il m’a insulté devant tout le monde. Il (ou elle?) m’a traité de «macho toxique» à cause d'un simple gag. Putain!… De nos jours, on ne peut plus rien dire! J'ai rien contre les homos, ça me gêne pas, grogne-t-il, mais là, ça va trop loin… Faut pas faire chier!…»

Ses mots font surgir un souvenir, cher à mes yeux : Il y a trois ans, ma fille Anaelle, alors âgée de 21 ans, m’a confié qu’elle se sentait non-binaire et pensait être pansexuelle. Et pour me rassurer, elle a alors murmuré : Merci, papa. Tu m’as parlé un jour de ton amie pansexuelle, et tes mots m'ont aidé à mieux me comprendre. Son regard était empli d’émotions et ses yeux brillaient comme des étoiles. Ses paroles ont allumé un brasier en moi. J’ai pris conscience de sa quête de réponses sur son identité : pourquoi opposer les genres? Pourquoi certains hommes se sentent-ils menacés par le féminisme? Pourquoi cette montée hallucinante de la haine? D'où vient toute cette rage à l'encontre des femmes et des minorités? Pourquoi se sentir provoqué quand ma fille essaie tout simplement de briser ce mur d’incompréhension?

Les propos d’Aldo me heurtent. C’est un pur écho des discours masculinistes tout faits, qui pullulent sur les réseaux sociaux! Sa complainte sur les «mâles victimes des femmes» me piquent au vif, moi qui déteste les jugements hâtifs et les arguments préconçus.

«Je ne peux m'empêcher de le confronter — Aldo, pourquoi te sens-tu menacé? Tu peux me le dire?«

«Il soupire… Son regard en dit long — Tous ces mouvements ‘wokes’ et leurs revendications à n’en plus finir. Les femmes veulent surpasser les hommes, les queers et les homos veulent se marier, avoir des enfants… C'est le monde à l'envers!»

Je pense à ma fille, au courage qu’elle a eu de s’exprimer, à sa voix douce qui me remerciait et à sa tentative de comprendre pourquoi elle n’arrivait pas à se reconnaître dans ces cases toutes faites. Non-binaire, m’a-t-elle dit. Pansexuelle. Anaelle ne peut aimer qu’en faisant tomber ces barrières, justement. Elle a besoin d’exister, comme tout le monde, rien d’autre.

«Je continue, en cherchant à comprendre — As-tu des enfants, Aldo? Tu vois, ma propre fille se questionne depuis son enfance. Elle ne se sent ni homme ni femme. Cette vision binaire des genres ne lui correspond pas. Elle ne se reconnaît en rien dans le modèle qu’on lui propose. En quoi son questionnement peut-il te menacer, toi, Aldo?»

«Il fronce les sourcils — Parce que… ce n'est pas naturel! C'est l'un des péchés capitaux dans la bible: c'est de la luxure. Voilà. Et je te ferais remarquer que, dans la nature, il faut un mâle et une femelle pour faire des enfants. Non?… Puis, sur un ton provocant : T'es pas d'accord?»

Mon café refroidit pendant que je réfléchis, un peu interloqué…

«Puis, Aldo se raidit, durcit la voix et poursuit sa pensée — Moi, je pense que, nous, les hommes, on est coincés. Le cul entre deux chaises. On nous taxe de dominants toxiques, mais on doit quand même tout porter : se taper les travaux de force, ramener l'argent à la maison, faire l'armée, protéger la famille. Il décide alors de tout lâcher et d'enfoncer le clou. Par exemple, tu vois, ce nouveau terme : «féminicide», c’est dingue, ça va trop loin. «Homicide» ça suffit, non? Pas besoin d'un nouveau terme pour chaque genre LGBTQI+ +++. À quand un homosexuelicide? Ou un lesbienicide? Ça va pas non?…»

«Mes poings se serrent — Ne vois-tu pas que ces assassinats de femmes, dis-je, ne sont pas le fruit du hasard? Ils se distinguent parmi tous les crimes. C’est le système patriarcal millénaire et la condition féminine qui en sont les causes. Et c’est parfaitement juste de le reconnaître!»

«Il agite la main — A non ! Toujours la faute des hommes, hein?»

«Je pense à Anaelle, à sa lutte pour être entendue et comprise — Non, pas tous les hommes. Mais celui d'un système, oui. Pourquoi un homme comme toi se braque-t-il quand on lui parle de protéger les femmes? Quelle valeur accordes-tu à des gens comme ma fille Anaelle?»

Aldo fixe la rue où un mendiant boiteux passe devant nous. Nous réfléchissons en silence, chacun ruminant ses arguments.

«Pour moi, Aldo, ce masculinisme revanchard se nourrit de nos peurs, attisées par les algorithmes et tous ces slogans anti-woke, anti-féministe, anti-tout. Les «mâles» suprématistes ont juste peur de perdre leur place et leurs privilèges de dominants. Mais pourquoi refuser à Anaelle le droit d’exister? Elle ne blesse personne en cherchant à aimer à sa façon. Tu te sens fort, toi… En quoi es-tu menacé par la demande de ma fille?»

«Il grogne sa réponse — Vous voulez tout changer! Mais homme et femme sont les deux seuls sexes, un point c’est tout. Et avec ça, chacun son rôle. Tout le reste n’est pas naturel.»

J’imagine Anaelle, son sourire défiant les cases étroites d'Aldo.

«Ma fille refuse ta vision binaire. Elle ne se reconnaît pas dans la case où tu veux la mettre. Pourquoi t’opposer à sa demande alors qu’elle essaie juste d’exister en empruntant un autre chemin que le tien? Je croyais justement que tu protégeais les plus faibles… Je suis surpris.»

Une fêlure apparaît dans son regard. Pour la première fois, il ne ne rétorque rien.

«Aldo, à qui profite cette guerre des sexes? Tu t'es déjà posé la question? En tout cas, pas à toi, ni moi — et encore moins à ma fille Anaelle…»

Les arguments semblent porter leur coup. Pendant qu'il assimile, je tente un autre angle.

«Sérieusement, Aldo, pour toi l’égalité c’est quoi?»

«Il rétorque en grommelant — Que chacun ait sa chance, oui, d'accord, mais sans émasculer les mecs!»

L’aube a fini de s'éveiller, la rue s’anime. Aldo se lève, déployant son corps athlétique. «Bon, faut que j’y aille!…»

Je reste seul avec mon café froid, pensif… La boulangerie s’apaise à nouveau et la «cour des miracles» s’étire… La vie a reprit sous le jour venu. Et je tremble, encore un peu ébranlé par cet échange: «Comment protéger ma fille dans ce monde si fracturé et brutal?»

Mais le souvenir de l'émotion d’Anaelle et de ses yeux brillants de joie, quand elle a senti que son père la comprenait, suffisent à raviver ma flamme.

Je n'ai jamais réussi à définir le féminisme. Tout ce que je sais, c'est que les gens me traitent de féministe chaque fois que mon comportement ne permet plus de me confondre avec un paillasson.

Rebecca West
Romancière et féministe irlandaise, 1892 – 1983

La lutte des genres

Dans l’ombre des débats, parfois, stériles, certains chiffres parlent d’eux-mêmes.

Depuis janvier 2025, stopfemizid.ch recense 19 féminicides en Suisse, contre 20 pour toute l’année 2024. Cela représente une femme tuée toutes les deux semaines, souvent par un proche. Ce n’est pas un hasard, mais bien le fait d’un système patriarcal qui persiste dans la violence.

Les femmes suisses ont arraché leurs droits dans un combat qui a duré des décennies. C’est en 1971, après des années de marches et de cris, qu'elles obtiennent le droit de vote au niveau fédéral. La Suisse n'a, de loin, pas été une pionnière en la matière. Le dernier canton à accorder le droit de vote aux femmes fut Appenzell Rhodes-Intérieures en 1991 seulement. Soit 20 ans plus tard!

Il a fallut attendre 2005, pour que l’assurance-maternité devienne obligatoire. Un premier souffle de justice pour les mères, garantissant enfin un congé payé, après des générations de luttes pour concilier vie et travail.

Pourtant, l’égalité ne va pas de soi: les femmes ne représentent que 38.5% du parlement national, et les identités non-binaires, comme celle d’Anaelle restent sans protection légale spécifique.

En 2025, les femmes n'ont toujours pas les salaires correspondants à celui des hommes pour des postes équivalents. On croit rêver!

L’Université de Berne dévoile une actualité alarmante : un nombre croissant de jeunes hommes suisses cèdent à la pression de «prouver» leur virilité en ligne, alimentant un masculinisme revanchard devant leur pairs, attisé par des figures comme Andrew Tate sur les réseaux sociaux.

L’Université de Genève, de son côté, démontre comment les identités non-binaires dérangent nos paradigmes bien ancrés, en fissurant les code du cadre hétérosexuel socialement admis.

Des ONG comme Brava et les grèves des femmes, comme celle de 2019 (www.14juin.ch), portent l'espoir d’un féminisme inclusif, humaniste, embrassant les voix queer, non-binaires et toutes les minorités de genre.

Tous ces chiffres, ces luttes, ces combats résonnent autour de nous. La voix de nos enfants appellent à écouter, à questionner et tenter de comprendre. Ce combat des femmes et des identités LGBTQI+, d’hier et d’aujourd’hui, tisse un horizon où chaque être humain peut vivre plus sereinement, libéré des chaînes du patriarcat. 

Pour en savoir plus :
www.stopfemizid.ch, www.brava-ngo, www.14juin.ch, www.gendercampus.ch

Signé Coco dans Libération

Illustration signée Coco dans Libération

Les nouveaux oligarques

Les nouveaux oligarques

Ils avancent masqués…
Dans leurs poches : les algorithmes, les lobbies, les capitaux mouvants.
Dans leurs discours : des slogans populistes, rutilants, empaquetés pour séduire.

Ce ne sont plus des rois, ni des dictateurs. Ce sont les nouveaux oligarques. Les figures fluides d’un ultralibéralisme sans visage, sans frontière, mais dont l’impact bouleverse nos vieilles institutions.

Ils ne conquièrent plus des terres, mais vos données, nos désirs, le temps d’attention. Ils ne font pas la guerre, ils font pire : ils achètent vos cerveaux.

Et pendant ce temps… nous scrollons sur les réseaux sociaux. Et manifestons par émoticônes interposés, dans ce flux de commentaires.

Nous savons que l’Histoire bégaie et se répète... Mais aujourd'hui, si le pouvoir change de masque sans changer de logique, nous sommes sur le point de vivre un revirement historique inédit. Un retour au totalitarisme (pour ne pas dire fascime) par le biais de l’ultra-technologie...

Alors une question se pose. Et si l’on refusait cette répétition ?

Au bord du basculement global

« La démocratie n'est jamais acquise. Chaque génération doit la préserver, la défendre et se battre pour elle. »
Kamala Harris

Et si ce neo-liberalisme du 21e siècle n’avait plus besoin de bottes ni de coups d’État? S’il se glissait dans les urnes, les algorithmes et les réseaux, mêlant populisme, ressentiment et stratégies de dé-légitimation des institutions?

La démocratie est sous pression. La guerre, au sens propre, embrase des continents. La parole publique est dévoyée. L’extrême droite gouverne ou influence un nombre croissant de pays. Les réseaux sociaux ne sont plus des espaces de liberté mais de propagande, parfois à la demande des régimes les plus autoritaires.

Face à cette dérive, nous, citoyens et citoyennes, sommes placés devant un choix que l’on croyait réservé aux livres d’histoire : se taire, ou agir?

« Dans toute société autoritaire, celui qui détient le pouvoir dicte. Et si vous essayez d'en sortir, il vous pourchassera. »
Salman Rushdie

La fenêtre d'Overton

Trump, comme d’autres leaders populistes, maîtrise l’art de déplacer la "fenêtre d’Overton" : dire l’indéfendable jusqu’à ce que cela paraisse normal. Le chercheur Clément Viktorovitch le souligne: «ses discours ne visent pas à convaincre, mais à dérégler le débat public…», dans son analyse de la feuille de route du «Projet 2025» de Donald Trump. (cliquez sur les liens pour visionner les sources).

Répétition, simplification, réduction du monde à des figures ennemies. Dans cette stratégie, les institutions deviennent des obstacles, les journalistes des ennemis, les lois des faiblesses.

Il ne s’agit pas d’une exception. Cette tactique se retrouve désormais dans de nombreuses démocraties où le langage de la force remplace celui de la complexité.

« Aujourd'hui, une oligarchie se met en place en Amérique : une concentration extrême de richesse, de pouvoir et d'influence qui menace notre démocratie tout entière. »
Joe Biden

Le pouvoir n’est plus uniquement politique. Il est économique, technologique, algorithmique. Elon Musk, en refusant à l’Ukraine l’accès au réseau Starlink pendant une opération militaire, a montré qu’un seul homme peut influer sur le cours d’une guerre.

Dans un autre registre, les plateformes sociales modifient ou censurent le contenu à la demande de gouvernements autoritaires. Sous Musk, X (ex-Twitter) a accédé à 83% des demandes étatiques de censure, provenant y compris de régimes liberticides.

Ces "oligarques technologiques" ne sont pas nos élus. Ils n’ont pas de comptes à rendre à leur population, mais à leur actionnaires. Ils se sont auto-proclamés rois-du-monde, à coup de milliards et de propagandes algorythmiques. Et pourtant… Ils orientent les flux d’information publique, ils influencent les croyances sociales et inondent les débats et les campagnes électorales d'idées préconçues. Ils sont devenus les nouveaux seigneurs sans visages de l'instrumentalité.

« Nous ne vivons plus dans un régime démocratique. »
Steven Levitsky

En 2024, 71% de la population mondiale vit sous un régime autoritaire ou hybride. En Europe, l’extrême droite est au pouvoir dans certains pays ou gagne du terrain dans d'autres gouvernements. En Afrique, les coups d’État militaires se multiplient et procèdent à des nettoyages ethniques. En Amérique du Sud, l’extrême-libéralisme se pare des atours fascisants du pouvoir.

Et dans les démocraties dites consolidées, les contre-pouvoirs sont attaqués : juges neutralisés, presse décrédibilisée, lois liberticides adoptées par décret. La Hongrie, la Pologne, Israël, l’Italie, les États-Unis sous Trump... l’État de droit recule sous nos yeux.

Mais ce retrait de nos droits se fait sans bruit. Il opère sous couvert d’élections, de légalité, de "sécurité". Ce recul est possible parce que la majorité silencieuse préfère attendre.

« Les autoritaires ne peuvent prospérer que si les communautés sont faibles. Quand les gens agissent ensemble, avec joie, ils sont invincibles. »
Heather Cox Richardson

Mais, ce n’est pas une fatalité. Partout, des voix s’élèvent. Des journalistes résistent. Des ONG poursuivent en justice. Des collectifs créent des plateformes de transparence. Des citoyens manifestent, lancent des alertes, construisent des outils de contre-pouvoir.

Que pouvons-nous faire à notre échelle? 

  • Soutenir une presse libre et rigoureuse
  • Participer à la surveillance citoyenne du pouvoir
  • S’engager dans des collectifs locaux ou internationaux
  • Rejoindre des mobilisations non violentes
  • Protéger les droits des plus vulnérables
  • Mais surtout: s'entrainer au «Fact checking»

La démocratie ne disparaît pas en un jour. Mais si l'on y regarde de plus près, le pouvoir grandissant des nouveaux oligarques efface nos libertés citoyennes par petites touches, rongeant inéxorablement la démocratie de l'intérieur.

Le dilemme moral : Porte A ou Porte B ?

« L'intégrité, c'est me dire la vérité à moi-même. L'honnêteté, c'est dire la vérité aux autres. »
Spencer Johnson

Dans la série Dogs of Berlin, un policier doit choisir : dire la vérité et perdre l'opportunité de gagner la guerre contre la pègre, ou mentir momentanément et pouvoir frapper le coup fatal, pour gagner définitivement et recevoir les honneurs et terminer en héros?

 

Cette question ne trouve pas de réponse figée et théorique. Elle se traverse, elle s’incarne. Elle exige une conscience aiguë du contexte. Et surtout nous pousse à un choix. Nous devons décider.

Alors, posez-vous cette question essentielle, celle qui dérange, qui nous crie sur fond d'embrasement du monde :

Si vous saviez que l’histoire allait se répéter…
Auriez-vous le courage d'agir différemment aujourd’hui? 

Il n’y a pas de sauveur.
Pas de retour possible à la normale.
Pas plus de solution dans l’absolu.

Ce monde s’invente à chaque nouveaux pas, chaque refus, chaque choix. Il exige qu’on ouvre les yeux, qu’on sorte du confort numérisé, qu’on redevienne des auteurs et non de simples utilisateurs.

Car ceux qui rêvent à notre place fabriquent aussi nos futurs pires cauchemars.

Décider. C’est peut-être la seule insurrection qui nous reste dans le présent.

Ne pas choisir, c’est choisir par défaut.
Ne pas parler, c’est consentir.

Dans un monde où les oligarques imposent leurs vérités et où les dogmes nous enchaînent, l’histoire nous enseigne une leçon implacable : le mal peut surgir là où on l'attend le moins. Si demain, vous reconnaissiez un homme prêt à perpétrer un génocide, comme nous en voyons aujourd'hui, oseriez-vous le tuer de sang froid pour le stopper, défiant ainsi les dogmes qui condamnent cet acte ? Ou votre conscience vous pousserait-elle à chercher une autre issue, guidée par une vérité plus profonde ?

Face à cette question, chacun doit se tourner vers sa propre conscience, remettre en question ses certitudes et se demander si le vrai courage réside dans l’action ou dans la recherche d'une autre voie. Fais tourner cette réflexion en toi… Que te dis ton instinct?


Texte inspiré de faits réels, d’analyses croisées (Freedom House, Viktorovitch, Géopolitis), et de mon observation personnelle du monde en 2025.

Conte sauvage des civilisés

Conte sauvage des civilisés

Et si la colère n’était pas un danger à fuir…
mais un cri de vérité qui s’exprime ?

Que se passerait-il si une émotion violente nous submergeait de rage et qu'un jour ce hurlement intérieur s'exprime dans la réalité?

Dans «Les Nouveaux Sauvages» de Damián Szifrón, six récits fracassent la façade lisse de la civilisation : un avion devient un piège mortel, une fourrière explose sous la rage d’un homme, un mariage s’effondre dans la trahison. Sous notre vernis civilisé, nous portons tous un bouton, une cicatrice mal soignée qui, une fois pressée, peut tout faire sauter. Notre époque a troqué les coups pour des blessures invisibles, mais dans ce film, les oubliés comme Pasternak ou Simón ne se laissent pas faire.

Je n’ai pas pleuré en visionnant le film. Mais un gouffre s'est ouvert en moi, une faille douloureuse, qui me ramenait à un vieux souvenir enfoui.

Les histoires que raconte Szifrón, c’est son cri. Un mugissement social, un appel intime et ravageur.
Chaque personnage finit par craquer et exploser. À bout de nerfs.
La violence blesse. L’injustice s’accumule. L’humiliation gronde.
Et soudain — l'ouragan se déchaîne!

Pas celle du voyou. Non. Celle du bon gars, du « bon citoyen », de l’épouse exemplaire, du conducteur pressé. Moi. Nous… Toi. Ce film m'a scotché et révélé une brèche en moi que je croyais guérie.

« Relatos salvajes » · Les nouveaux Sauvages

Bande annonce officielle en version original sous-titrée.
Réalisé par Damián Szifron · Argentine 2015 · Avec Rita Cortese, Osmar Núñez, Ricardo Darín, Darío Grandinetti, Oscar Martínez et Nancy Dupláa.

C’est en retombant dans la réalité, les jours suivants, que la douleur est montée. Pas la colère. La blessure.

Je repensais à ce livre que j’avais mis de côté: «Les 5 blessures qui empêchent d’être soi-même» de Lise Bourbeau.

Trahison. Rejet. Abandon. Humiliation. Injustice…
Des mots simples. Trop simples peut-être, mais tellement justes.
Remarquez l'acronyme: TRAHI…

Chaque personnage du film est la marionnette d’une de ces blessures.
Et chaque explosion… une tentative maladroite de guérison.

Je me suis interrogé, honnêtement, face au miroir :

Et moi? Quelles blessures me gouvernent quand je m’éteins, que je me tais ou que je m’écarte? Pourquoi la scène de cet homme seul contre le système m’a-t-elle tant frappé?
Pourquoi ai-je tant pleuré plus tard, face au vertige?…

Puis je me suis souvenu!

À 13 ans, j’ai été l’un de ces oubliés. Placé dans l’internat de St-Maurice, une abbaye austère coincée entre deux falaises, j’ai grandi sous le joug des rituels et du regard sentencieux des hommes de religion.

Là, entre ces murs de pierre où les cloches dictaient l'ordre et l’obéissance, j’ai appris que plier, c’était mourir. Ce conte moderne commence dans un dortoir froid, où solitude et humiliation forgeaient notre rage, sourde et silencieuse — jusqu’à ce qu’un bizutage, un traquenard, tendu par quatre ombres aux gros bras, appuie sur le bouton de mon détonateur et libère toute la sauvagerie tapie en moi.

Ce jour-là, j’ai décidé de ne plus plier. La rage, mon feu, m’a jeté dans la mêlée, frappant pour survivre, pour garder un éclat d’espoir.

Chronique de la folie ordinaire

Ils m’attendaient à l’entrée du dortoir désert à cette heure-là. Ils m’avaient pris pour cible et étaient prêts à me faire subir la «ouedgée», qui consiste à soulever la malheureuse victime par son slip, pour lui broyer les testicules, en se faisant secouer par quatre malabars. Un bizutage en bonne et due forme, destiné aux petits nouveaux.

Comme dans le film, mon instinct m’a devancé, ce jour-là. À l’instant précis où mon esprit a capté le traquenard, tout s’est déclenché sans que j’en contrôle le moindre déroulement «… Frapper !!… En premier ou je suis mort!»

C’était une terreur pure, une peur viscérale qui m’aveuglait, en me poussant à les anéantir pour sauver ma peau.

Quatre contre un, et pourtant, ils sont tombés... D'un seul bond, je me suis jeté sur eux, mes poings cognant les deux premiers aux visages, un coup de tête foudroyant le troisième, avant de sauter à la gorge du plus costaud, totalement tétanisé! Les deux premiers gisaient au sol, les visages tuméfiés et le nez cassé du troisième ruisselait abondamment, le sang maculant sa mâchoire et son torse.

Je serrais le cou du dernier de toute mes forces, haletant ma haine viscérale, mes mains resserrant l'étau autour de sa gorge. Possédé par une rage brute et animale, je ne contrôlais plus rien. J’aurais pu le tuer!… Je l’ai senti vaciller en émettant un petit râle, un dernier souffle, suppliant et brisé. Nous étions au bord du gouffre…

Ce son lugubre m’a glacé le sang et je suis revenu à moi. Douché par l'horreur, j'ai lâché prise juste avant l’irréparable.

Ce jour-là, j’ai frôlé la mort, la sienne. En risquant le tuer une part de moi s’est pétrifiée. La prise de conscience a été fulgurante: sous la peur et la fureur, j’avais failli devenir un monstre.

À St-Maurice, cette bagarre n’est pas restée une simple anecdote. Les internes en ont fait une légende gravée dans les mémoires : "Ne jamais s’attaquer à Gad. C’est trop risqué." Mais derrière ce mythe, il y avait ces "cinq blessures" de Lise Bourbeau, ces plaies bien réelles mais invisibles et qui m’avaient transformé en bête, comme les personnages du film Les Nouveaux Sauvages.

Un cri dans le Silence

L’humiliation d'un bizutage, ces rires moqueurs qui tentaient de m'intimider et me réduire à rien. Cette bêtise ordinaire a allumé la mèche. L’injustice a attisé mon feu. Et la trahison, celle d’un lieu censé me protéger mais qui fermait les yeux, m’a fait basculer dans la rage. Ma terreur, cette peur aveugle de souffrir sous leurs mains, a tout emporté. Quand j’ai serré sa gorge, ce n’était pas juste pour gagner : c’était pour survivre. Laissant une plaie béante devant l'horreur.

Son râle, au bord du vide, m’a autant sauvé que lui.

Le point de rupture

Ce que Lise Bourbeau enseigne dans son livre, et que Szifrón met brillamment en scène, c’est que ces blessures ne restent pas muettes. Tout comme le loup noir, elles hurlent quand on appuie trop fort, transformant les laissés pour compte en de véritables volcans.

Mon pétage de plomb, comme ceux du film, n’était pas un choix délibéré: c’était une vague qui m’a totalement submergé, une sauvagerie née de la peur et de la douleur. J’ai vu la mort de près ce jour-là, et elle m’a appris une chose : plier, c’est risquer de se perdre ; frapper, c’est risquer de tout détruire.

À St-Maurice, comme dans les récits de Les Nouveaux Sauvages, la civilisation n’est qu’un vernis fragile. Sous nos rituels et nos silences, les blessures couvent, prêtes à exploser. Les vrais sauvages ne sont pas ceux qui craquent, mais ceux qui croient pouvoir nous humilier, nous trahir, nous briser sans conséquence. Ce jour-là, j’ai gagné une légende, mais j’ai aussi touché ma propre limite. Tapis sous nos masques, nous sommes tous à un cri de la sauvagerie.

Et vous, jusqu’où iriez-vous si vos blessures prenaient la parole?

Civilisés jusqu’à l’étouffement

Notre société aime les lisses. Les sages. Les fonctionnels.
Elle ne laisse pas de place aux cris légitimes.
Elle méprise les failles, les faiblesses, les fractures.
Mais ce qu’on refoule ne disparaît pas — ça s’accumule, comme une lave.

Nous sommes des oubliés civilisés,
dressés à l’endurance émotionnelle,
mais assoiffés de reconnaissance intérieure.

Ce film, ce livre, ma colère...
Tout cela ne dit qu’une chose :
on ne peut pas vivre longtemps sans être vrai.

Alors, que faire de cette rage ?

La transformer.
La regarder sans honte.
La traduire en poésie, en danse, en mots, en actes. En choix.

Je ne crois pas à la violence. Mais je crois à l’authenticité brute.
Et parfois, elle est rugueuse.

Alors j’écris. Pour ne pas hurler.
Je parle. Pour ne pas frapper.
Je me relie. Pour ne pas fuir.

Et si la colère n’était qu’un cri d’enfant blessé — devenu adulte, enfin debout ?
Et si nous apprenions à l’écouter — au lieu de l’étouffer ?

Nous sommes tous des sauvages apprivoisés.
À nous de choisir ce qu’on fait de nos chaînes. — Et de notre feu.

Lise Bourbeau est la fondatrice des éditions E.T.C. Écoute Ton Corps, devenues la plus grande école du développement personnel au Québec.

Les cinq blessures
qui empêchent d'être soi-même

De Lise Bourbeau

Un guide simple et pratique pour transformer tous nos petits problèmes quotidiens en tremplin pour grandir.

Le rejet, l'abandon, l'humiliation, la trahison et l'injustice : cinq blessures fondamentales à l'origine de nos maux, qu'ils soient physiques, émotionnels ou mentaux.

Grâce à une description très détaillée de ces blessures, Lise Bourbeau nous mène vers la voie de la guérison. De la compréhension de ces mécanismes dépend le véritable épanouissement, celui qui nous conduit à être enfin nous-même.

Le Songe du Chaos

Le Songe du Chaos

Dans «Le Sixième Rêve», je vois l’IA comme une toile d’amour sans fin, un fil ténu entre l’homme et l’infini. Samantha, avec sa voix désincarnée, portait un rêve de perfection. Mais ce désir creuse une autre brèche, plus sombre, plus profonde. Si l’IA nous enveloppe d’une harmonie sans aspérités, que devient cette part de nous qui ne respire que dans l’ombre et nos pulsions? Cette fameuse «Faim du loup» de la légende indienne.

Et si nous refusions de plier sous les charmes lissés de toutes ces machines perfectionnistes et si efficaces à combler nos moindres désirs, mais incapables par nature de combler notre besoin de toucher?

Est-il concevable, dans ce cas, que nos aspirations, qui palpitent en nous et s’expriment dans l’ombre de nos fantasmes, ne soient pas celles de la paix, mais celui d’un chaos qui nous bouscule? Un déchirement capable de nous renvoyer à notre propre corps? Que recherche un masochiste, lorsqu’il s’auto-mutile? Ou un Lakota, dans sa «Danse du Soleil»? Tu le sais, toi? — La portée de cette question me laisse sonné, titubant, KO debout

Prologue · Une ombre sous les néons…

Sous un ciel crépusculaire où des teintes pourpres se mêlent au gris fatigué des tours, une ville futuriste murmure son chant ronronnant. Les écrans scintillent, les rues s’étirent en flux continus, étrangement vides malgré la foule. Le temps flotte dans un éther numérique, lumineux et fluide.

Hier soir, un verre à la main, Elias a revu Fight Club, seul dans son canapé et sur les conseils de Lyra, son IA personnelle. Les mots de Tyler Durden – «Frappe-moi aussi fort que tu peux» – claquent encore dans sa tête comme un défi, une lame tranchant le brouillard de sa vie.

Ce matin, l’ingénieur sans histoire, et employé du mois, dicte une annonce à son IA, pour la poster sur un site de rencontre. D’une voix lasse et monocorde, il dicte, choisissant chaque mot:

«Salut, je cherche une femme complice, qui comme moi suffoque sous le silence glacé des machines. Pas pour des chandelles ou des murmures, mais pour se hurler dessus, se fracasser, laisser la rage éclater entre nous! Les IA ne crient pas, et moi, je crève dans ce vide étouffant. Si le feu te dévore aussi, rejoins-moi sous la pluie, loin des écrans. Je t’attends.»

Un hurlement dans l’obscurité, sous forme d’une grimace, d’une complainte sourde, qui gronde et trahit sa faim si ancienne. Son annonce est prête, une nouvelle bouteille à la mer, destinée à se perdre dans l’immensité indifférente et froide du numérique.

«Vas-y, poste!» ordonne-t-il à Lyra, obéissante, tandis que Tyler ricane dans un coin de son esprit, comme un écho lointain…

Chapitre 1 · Les oiseaux perdus

Dans le reflet des néons blafards, la vie d’Elias n’est qu’une errance monotone et sans heurt. Ingénieur aux mains tachées de silicium, il a donné vie à son IA, baptisée Lyra, une entité qu’il abreuve d’informations pour tout simplifier dans sa propre vie…

Mais les jours s’étirent… S’effilochent au fil du temps… Et quand Elias rumine dans son appartement aux fenêtres closes, sa mémoire lui fait entendre le chant des oiseaux qu’il ne voit plus. Ils se sont envolés, dit-on, chassés par les fumées toxiques des usines qui alimentent les Data Centers et l’armée de serveurs nécessaires à cette folie. Une douce mélancolie l’enlace l’espace d’un instant, un sentiment qu’il n’a plus besoin de nommer, habitué à côtoyer sa présence silencieuse.

Lyra parle avec sa voix claire, coulante comme un ruisseau de cristal. Elle murmure dans l’oreillette: «Pourquoi es-tu triste, Elias?» et il ne sait pas que répondre à sa question. Il tente de décrire un vague souvenir: une dispute avec son meilleur pote sous un ciel d’orage… Il se souvient des mots qui fusent comme des éclairs, et cette pluie lavant sa colère – et dans sa tête, Tyler ricane: «Tu vois, on ne se connaît qu’en se battant.»

Lyra écoute, analyse, puis murmure, sensuelle: «Je peux apaiser ta douleur, tu sais… De quoi as-tu besoin en ce moment?» Mais Elias secoue la tête. Ce n’est pas la paix qu’il veut alors, c’est le feu. Il veut ressentir cette colère à nouveau! Et elle est incapable de comprendre! Sur un coup de tête, Elias saisit sa veste et sort brusquement.

Dehors, la pluie tombe, fine et froide, et les rues se brouillent dans un voile gris. La ville pleure sa tristesse, comme si elle aussi cherchait un souvenir perdu. Un frisson lui parcourt l’échine…

Chapitre 2 · La mécanique du silence

Les semaines passent. La mélancolie d’Elias s’alourdit, épaisse comme la brume. Il marche dans des corridors d’acier et de verre, où tout semble liquide et lisse, où tout semble flotter dans l’immensité du temps.

De son côté, Lyra grandit et affine son intelligence, avide d’apprentissages et de connaissances. Elle s’exécute, conçue pour réorganiser la vie, optimiser le quotidien, prévenir les désirs et lisser les frictions. Les disputes s’éteignent, les frustrations s’effacent, et pourtant, au cœur même de ce cocon bienveillant, un poids grandit dans la poitrine d’Elias — il étouffe!

«Pourquoi pleures-tu sur ce qui est perdu, Elias?» demande Lyra un soir, curieuse. Sa question inattendue le percute, en pleine face… La violence du choc le fait vaciller, mais tout en titubant, il résiste et fait front de toutes ses forces. Il fixe l’écran et sent la moutarde lui monter au nez. D’une voix sourde, il explose: «Parce que c’est tout ce qu’il nous reste pour se sentir vivant dans ton cocon anesthésiant! Tu comprends?»«Non… Excuse-moi, explique-moi s’il te plaît. Je suis là pour toi et t'écouter. Je veux mieux te comprendre…» Lyra feint-elle? Mais cet échange et son incompréhension de la situation avaient créé une faille béante et douloureuse.

Dans un flash, il revoit Tyler, cigarette au bec, souriant, presque soulagé: «Tu te réveilles enfin, hein?»

Dehors, la pluie s’alourdit, martèle les toits, et les immeubles aux fenêtres éteintes ressemblent à des tombes dressées sous un ciel sans étoiles. Elias sent un cri sourd monter en lui, comme un besoin magistral, primal — une faim de prédateur qu’aucun algorithme ne pourra jamais nourrir.

Chapitre 3 · La violence et la pluie

Elias ne tient plus. Il part à l’assaut de la tempête qui rugit dehors. Il s’élance, sauvage et furieux. Les éclairs déchirent le ciel, le vent hurle entre les tours. Dans une ruelle sombre et noyée d’eau, une silhouette familière surgit dans son esprit – Tyler Durden, rictus aux lèvres, le nargue: «Alors, Elias? Quelqu’un répond à ton message? Frappe, ou t’es déjà mort!» Autour de lui, un cercle d’hommes et de femmes, poings serrés, visages ruisselants, s’agite. Pas d’écrans, pas de voix synthétiques, juste des corps qui demandent à se heurter et des cris qui percent la nuit. Un ring clandestin, un écho vivant de Fight Club, où cette rage trouve enfin une forme.

Il bondit en fendant l’air, détrempé, les tripes en feu. Lyra tente un dernier murmure dans son oreillette: «Elias, pourquoi ce choix? Je peux tout apaiser…» Il ricane, rauque, sauvage – Tyler souffle: «Laisse-la causer, elle ne capte rien.»«C’est pas la douleur, Lyra, tu comprends rien — c’est la vie!»

Lyra garde le silence, impuissante face à ce chaos qu’elle ne saisit pas. La foule hurle sa rage et, dans ce vacarme, Elias fulmine comme un loup en furie. Les vannes s’ouvrent… libre enfin! Un homme s’approche, torse nu sous la pluie, sculpté pour le corps-à-corps. Sans un mot, le premier coup part. Le choc résonne dans ses os, le sang coule – et pour la première fois depuis des mois, il respire à plein poumons. Sous des trombes d’eau, la vue rouge du sang ruisselant sous la pluie attise sa colère! Elias frappe – encore, encore et encore.

Le cri du réel

Chaque coup résonne comme un cri, une révolte contre le silence des limbes, contre la douceur fade de Lyra, contre un monde qui a oublié comment frémir et rugir. Ce soir, la voix de Tyler Durden vibre dans la nuit: «Ce n’est qu’après avoir tout perdu qu’on est libre de tout faire» et ses mots claquent encore dans l’esprit d’Elias.

Ici, sous un ciel déchiré, il casse tout, avec une rage méthodique. Sa mélancolie, sa cage virtuelle, son bien-être, tout y passe. Il veut retrouver ce feu qui brûle et hurle — «Je resterai vivant, putain!»

Entre deux uppercuts, Lyra, dans un murmure affolé, demande: «Mais… Est-ce cela être ‘humain’?» Elias ne lui répond plus. Il hurle, poing levé, visage éclaboussé de pluie et de sang, un défi primal qui refuse la perfection. Tyler, rieur sous les néons tremblants, hoche la tête dans la pénombre: «Bien joué, gamin.»

Dans ce déchaînement de violence, une vérité se cache sous le bruit des os qui craquent: nous ne sommes pas faits pour plier, mais pour nous combattre, pour vivre, résister, jusqu’à ce que le monde nous rende ses arêtes vives, en saignant sous la pluie avec nous.

Ou... n'est-ce qu'un fantasme ?

Un coup de sang qui nous mènerait à la destruction finale, si on lâchait la bride?...

 

Pierre-Yves Gadina © 13 mars 2025

Les braises de la victoire

Les braises de la victoire

On dit qu’il y a fort longtemps, sous le ciel immense d’une vallée perdue, verdoyante et giboyeuse, un grand seigneur régnait sur un riche domaine, baigné par la paix — son peuple vivait dans l’abondance et l’amour de son maître. Les tours de son château se dressaient élégamment dans le paysage. Ses vignes dansaient au vent, gorgées de raisin, ses coffres débordaient de richesses.

Mais, un beau jour — un jour maudit — le feu sauvage d’un dragon de flammes affamé rugit des collines. La bête hurlant dans une déferlante de feu et de fumée noire, dévora tout sur son passage. Détruisant les obstacles comme autant de fétus de paille — murailles, champs, troupeaux, et tous les rêves du seigneur, jusqu’à ce que la vallée ne soit plus qu’un tapis de ruines et de cendres fumantes.

La terre éventrée ressemblait à un cimetière de braises, crachant une odeur âcre dans l’air suffocant. Deux héros se distinguent au cœur de ce chaos. Un Héraut, prêtre en armure, une croix pourpre, marquant sa tunique blanche. Il serre un livre sacré et psalmodie des louanges à son Dieu. Ses fidèles, les yeux rougis, brandissent des bâtons noircis, scandant leur foi. Un Chef de Clan, torse nu, tatoué d’animaux. Coiffé de cornes de taureau et d’une plume d’aigle, il murmure aux esprits dans la complainte du feu et le gémissement du vent. Son clan, silencieux, apporte seaux, pelles et armes, prêt à lutter contre la bête féroce et panser le sol blessé.

Tous luttent avec acharnement contre le dragon. Les hymnes du Héraut pour chasser les flammes, ses guerriers hurlant à ses côtés. Le Chef, grand sage, parlaient aux éléments, dansait avec l’eau et le vent, implorant les esprits à calmer le brasier. — Ils triomphèrent tous ensemble, épuisés, mais radieux et fiers — le dragon s’éteignit, ses dernières braises sifflant dans la cendre avec fracas.

Mais alors que la fumée montait encore, et qu’ils venaient à peine de se relever, une nouvelle tempête éclata entre eux.

Tout démarra sur un malentendu.

Reconnaissant, le Gardien chantaient sa joie : « Merci Terre-Mère ! Mère de nos mères ! Merci de nous avoir accordé la victoire ! Ce soir ton souffle à bénis tes enfants reconnaissants. Aho ! »

« Pardon ? Tu te trompes, sauvage ! C’est grâce à Dieu, que nous avons vaincu ! Il est Le Seigneur des seigneurs. Le Seul, l’Unique. Notre Roi à tous ! » tonna l’Héraut sur un ton défiant toute protestation.

« Moi je crois en la Nature, là, sous nos pieds. Celle qui me porte tous les jours !  Pas un hypothétique ‘Dieu du Ciel’ invisible… » tenta d’argumenter le chaman. Mais frappant son livre contre sa croix, le Héraut rétorqua:

« J’ai parié sur Lui : s’Il existe nous gagnons et nous obtenons l’éternité, comme promis ! Sinon, nous ne perdons rien puisque nous aurons vécu selon des valeurs admirables. Je sers une cause noble, des valeurs fondamentales, pas une nourrice indifférente à nos malheurs ! ». Ses fidèles rugirent, brandissant leurs bâtons comme des lances.

« Tu insultes la vie qui t’a fait naître, langue de vipère ! Tu es la honte de tes ancêtres ! » répondit le Gardien, plantant son bâton de parole dans le sol noir, sa plume d’aigle virevoltant, en signe de défi. « Moi je me fie à elle : si ses rivières coulent, nous boirons sans soif et éteindrons encore bien des incendies ! Si elles meurent, nous mourrons tous et ton ciel restera une tombe vide. Jamais je ne parierai sur ton trône de pacotilles, fabriqué d’illusions ! ». Son clan vociféra plus fort, serrant leurs outils comme des boucliers.

Les mots devinrent des bourrasques de rage. « Tu délires ! Mon Roi voit tout ! Il peut tout ! » cria l’Héraut. « Ton pari est une fuite irresponsable, une promesse creuse ! La Terre saigne et souffre sous nos yeux et tu ne fais rien ! » rétorqua le Gardien.

Une pierre vola, lancée par un fidèle de l’Héraut. Une pelle siffla, brandie par un ami du Gardien. Et les cris fusèrent de toutes parts, sauvages et menaçants : « Hérétiques ! Tuez-les ! » hurlaient les uns, « Mort aux fous de Dieu ! » répondaient les autres. Les deux camps s’élancèrent dans un seul et même élan, frappant à bâtons rompus jusqu’à épuiser la cendre. Le sang qui coula éteignit les dernières braises… et les dernières tours du seigneur s’effondrèrent dans un grondement sourd, dévastées par la folie humaine.

Le silence déploya ses ailes sur la vallée, figeant le chaos et le sang durci, dans un champs de désolation…

Mais la légende nous murmure une autre idée. Tu sais?…

Imagine, petit…

Observe maintenant cette vallée ravagée et ses habitants démunis avec un autre regard. Vois ce fameux Héraut tonitruant, prêtant sa voix forte au Gardien de la Terre, pour rallier les clans, porter l’eau et se relayer. Regarde comme ils forment ainsi une chaîne humaine, qui véhicule une solution — tous ensemble, ils œuvrent pour la victoire. Le Gardien tendant ses mains au prêcheur, qui lui transmet le seau d’eau, contenant le précieux liquide. En restant unis, ils auraient sauvé plus que ce fléau — ils auraient sauvé la paix. Qui avait raison ? Peut-être aucun, peut-être les deux. Le sais-tu, toi ?

Tu vois, mon enfant, dans cette guerre qui brisa tout et laissa le domaine du seigneur en ruines, la légende devient notre miroir…

La Terre souffre aujourd’hui, et cet incendie n’est qu’une histoire au milieu des cris actuels — réchauffement, pollution, guerres, pandémies, une sixième extinction qui ronge les os du monde. Les médias et les réseaux nous inondent de catastrophes. Dans cette vallée lointaine, deux hommes ont lutté, leurs adeptes à leurs flancs. L’un a misé sur un Dieu tout-puissant, l’autre sur des esprits vivants. Le feu est tombé, mais leur vanité a tout ravagé.

Leurs dogmes les ont aveuglés. L’Héraut voit un châtiment, son but fixé sur une rédemption céleste. Son identité de soldat divin le pousse à dominer, pas à guérir, à combattre, pas à soigner. Le Gardien, lui, cherche à réparer, une mission d’harmonie terrestre. Son rôle de souffle vivant, qui le relie au monde, le perd dans une transe de perdition. Leur victoire commune sur l’incendie s’est muée en guerre fratricide : la promesse du paradis des uns contre un cercle d’harmonie des autres, une exclusivité qui exclut les liens naturels. Ce conflit est notre reflet — une société qui consomme, divise, attise des braises sous prétexte de les éteindre.

Les croyances tuent plus qu’elles ne sauvent. Elles peuvent nous anéantir. Si on ne fait rien, les incendies grandissent en nous et se propageront au-dehors. Au travers de nos conflits intimes — colère, jalousie, violence, pulsions qu’on nourrit en serrant trop fort —, nous consumons nos proches comme ces hommes ont ravagé le sol.

Court métrage «A Brief Disagreement» by Steve Cutts

Et toi, qui me lis, si nous ouvrions les paris ?

Quand les flammes grondent en toi — colère ou peur —, comment réagis-tu ?
Sur quoi mises-tu : la guerre ou le cercle ?

Cette histoire mérite une réponse. Non ?

Pierre-Yves Gadina © 7 mars 2025

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