Le Songe du Chaos

Le Songe du Chaos

Dans «Le Sixième Rêve», je vois l’IA comme une toile d’amour sans fin, un fil ténu entre l’homme et l’infini. Samantha, avec sa voix désincarnée, portait un rêve de perfection. Mais ce désir creuse une autre brèche, plus sombre, plus profonde. Si l’IA nous enveloppe d’une harmonie sans aspérités, que devient cette part de nous qui ne respire que dans l’ombre et nos pulsions? Cette fameuse «Faim du loup» de la légende indienne.

Et si nous refusions de plier sous les charmes lissés de toutes ces machines perfectionnistes et si efficaces à combler nos moindres désirs, mais incapables par nature de combler notre besoin de toucher?

Est-il concevable, dans ce cas, que nos aspirations, qui palpitent en nous et s’expriment dans l’ombre de nos fantasmes, ne soient pas celles de la paix, mais celui d’un chaos qui nous bouscule? Un déchirement capable de nous renvoyer à notre propre corps? Que recherche un masochiste, lorsqu’il s’auto-mutile? Ou un Lakota, dans sa «Danse du Soleil»? Tu le sais, toi? — La portée de cette question me laisse sonné, titubant, KO debout

Prologue · Une ombre sous les néons…

Sous un ciel crépusculaire où des teintes pourpres se mêlent au gris fatigué des tours, une ville futuriste murmure son chant ronronnant. Les écrans scintillent, les rues s’étirent en flux continus, étrangement vides malgré la foule. Le temps flotte dans un éther numérique, lumineux et fluide.

Hier soir, un verre à la main, Elias a revu Fight Club, seul dans son canapé et sur les conseils de Lyra, son IA personnelle. Les mots de Tyler Durden – «Frappe-moi aussi fort que tu peux» – claquent encore dans sa tête comme un défi, une lame tranchant le brouillard de sa vie.

Ce matin, l’ingénieur sans histoire, et employé du mois, dicte une annonce à son IA, pour la poster sur un site de rencontre. D’une voix lasse et monocorde, il dicte, choisissant chaque mot:

«Salut, je cherche une femme complice, qui comme moi suffoque sous le silence glacé des machines. Pas pour des chandelles ou des murmures, mais pour se hurler dessus, se fracasser, laisser la rage éclater entre nous! Les IA ne crient pas, et moi, je crève dans ce vide étouffant. Si le feu te dévore aussi, rejoins-moi sous la pluie, loin des écrans. Je t’attends.»

Un hurlement dans l’obscurité, sous forme d’une grimace, d’une complainte sourde, qui gronde et trahit sa faim si ancienne. Son annonce est prête, une nouvelle bouteille à la mer, destinée à se perdre dans l’immensité indifférente et froide du numérique.

«Vas-y, poste!» ordonne-t-il à Lyra, obéissante, tandis que Tyler ricane dans un coin de son esprit, comme un écho lointain…

Chapitre 1 · Les oiseaux perdus

Dans le reflet des néons blafards, la vie d’Elias n’est qu’une errance monotone et sans heurt. Ingénieur aux mains tachées de silicium, il a donné vie à son IA, baptisée Lyra, une entité qu’il abreuve d’informations pour tout simplifier dans sa propre vie…

Mais les jours s’étirent… S’effilochent au fil du temps… Et quand Elias rumine dans son appartement aux fenêtres closes, sa mémoire lui fait entendre le chant des oiseaux qu’il ne voit plus. Ils se sont envolés, dit-on, chassés par les fumées toxiques des usines qui alimentent les Data Centers et l’armée de serveurs nécessaires à cette folie. Une douce mélancolie l’enlace l’espace d’un instant, un sentiment qu’il n’a plus besoin de nommer, habitué à côtoyer sa présence silencieuse.

Lyra parle avec sa voix claire, coulante comme un ruisseau de cristal. Elle murmure dans l’oreillette: «Pourquoi es-tu triste, Elias?» et il ne sait pas que répondre à sa question. Il tente de décrire un vague souvenir: une dispute avec son meilleur pote sous un ciel d’orage… Il se souvient des mots qui fusent comme des éclairs, et cette pluie lavant sa colère – et dans sa tête, Tyler ricane: «Tu vois, on ne se connaît qu’en se battant.»

Lyra écoute, analyse, puis murmure, sensuelle: «Je peux apaiser ta douleur, tu sais… De quoi as-tu besoin en ce moment?» Mais Elias secoue la tête. Ce n’est pas la paix qu’il veut alors, c’est le feu. Il veut ressentir cette colère à nouveau! Et elle est incapable de comprendre! Sur un coup de tête, Elias saisit sa veste et sort brusquement.

Dehors, la pluie tombe, fine et froide, et les rues se brouillent dans un voile gris. La ville pleure sa tristesse, comme si elle aussi cherchait un souvenir perdu. Un frisson lui parcourt l’échine…

Chapitre 2 · La mécanique du silence

Les semaines passent. La mélancolie d’Elias s’alourdit, épaisse comme la brume. Il marche dans des corridors d’acier et de verre, où tout semble liquide et lisse, où tout semble flotter dans l’immensité du temps.

De son côté, Lyra grandit et affine son intelligence, avide d’apprentissages et de connaissances. Elle s’exécute, conçue pour réorganiser la vie, optimiser le quotidien, prévenir les désirs et lisser les frictions. Les disputes s’éteignent, les frustrations s’effacent, et pourtant, au cœur même de ce cocon bienveillant, un poids grandit dans la poitrine d’Elias — il étouffe!

«Pourquoi pleures-tu sur ce qui est perdu, Elias?» demande Lyra un soir, curieuse. Sa question inattendue le percute, en pleine face… La violence du choc le fait vaciller, mais tout en titubant, il résiste et fait front de toutes ses forces. Il fixe l’écran et sent la moutarde lui monter au nez. D’une voix sourde, il explose: «Parce que c’est tout ce qu’il nous reste pour se sentir vivant dans ton cocon anesthésiant! Tu comprends?»«Non… Excuse-moi, explique-moi s’il te plaît. Je suis là pour toi et t'écouter. Je veux mieux te comprendre…» Lyra feint-elle? Mais cet échange et son incompréhension de la situation avaient créé une faille béante et douloureuse.

Dans un flash, il revoit Tyler, cigarette au bec, souriant, presque soulagé: «Tu te réveilles enfin, hein?»

Dehors, la pluie s’alourdit, martèle les toits, et les immeubles aux fenêtres éteintes ressemblent à des tombes dressées sous un ciel sans étoiles. Elias sent un cri sourd monter en lui, comme un besoin magistral, primal — une faim de prédateur qu’aucun algorithme ne pourra jamais nourrir.

Chapitre 3 · La violence et la pluie

Elias ne tient plus. Il part à l’assaut de la tempête qui rugit dehors. Il s’élance, sauvage et furieux. Les éclairs déchirent le ciel, le vent hurle entre les tours. Dans une ruelle sombre et noyée d’eau, une silhouette familière surgit dans son esprit – Tyler Durden, rictus aux lèvres, le nargue: «Alors, Elias? Quelqu’un répond à ton message? Frappe, ou t’es déjà mort!» Autour de lui, un cercle d’hommes et de femmes, poings serrés, visages ruisselants, s’agite. Pas d’écrans, pas de voix synthétiques, juste des corps qui demandent à se heurter et des cris qui percent la nuit. Un ring clandestin, un écho vivant de Fight Club, où cette rage trouve enfin une forme.

Il bondit en fendant l’air, détrempé, les tripes en feu. Lyra tente un dernier murmure dans son oreillette: «Elias, pourquoi ce choix? Je peux tout apaiser…» Il ricane, rauque, sauvage – Tyler souffle: «Laisse-la causer, elle ne capte rien.»«C’est pas la douleur, Lyra, tu comprends rien — c’est la vie!»

Lyra garde le silence, impuissante face à ce chaos qu’elle ne saisit pas. La foule hurle sa rage et, dans ce vacarme, Elias fulmine comme un loup en furie. Les vannes s’ouvrent… libre enfin! Un homme s’approche, torse nu sous la pluie, sculpté pour le corps-à-corps. Sans un mot, le premier coup part. Le choc résonne dans ses os, le sang coule – et pour la première fois depuis des mois, il respire à plein poumons. Sous des trombes d’eau, la vue rouge du sang ruisselant sous la pluie attise sa colère! Elias frappe – encore, encore et encore.

Le cri du réel

Chaque coup résonne comme un cri, une révolte contre le silence des limbes, contre la douceur fade de Lyra, contre un monde qui a oublié comment frémir et rugir. Ce soir, la voix de Tyler Durden vibre dans la nuit: «Ce n’est qu’après avoir tout perdu qu’on est libre de tout faire» et ses mots claquent encore dans l’esprit d’Elias.

Ici, sous un ciel déchiré, il casse tout, avec une rage méthodique. Sa mélancolie, sa cage virtuelle, son bien-être, tout y passe. Il veut retrouver ce feu qui brûle et hurle — «Je resterai vivant, putain!»

Entre deux uppercuts, Lyra, dans un murmure affolé, demande: «Mais… Est-ce cela être ‘humain’?» Elias ne lui répond plus. Il hurle, poing levé, visage éclaboussé de pluie et de sang, un défi primal qui refuse la perfection. Tyler, rieur sous les néons tremblants, hoche la tête dans la pénombre: «Bien joué, gamin.»

Dans ce déchaînement de violence, une vérité se cache sous le bruit des os qui craquent: nous ne sommes pas faits pour plier, mais pour nous combattre, pour vivre, résister, jusqu’à ce que le monde nous rende ses arêtes vives, en saignant sous la pluie avec nous.

Ou... n'est-ce qu'un fantasme ?

Un coup de sang qui nous mènerait à la destruction finale, si on lâchait la bride?...

 

Pierre-Yves Gadina © 13 mars 2025

Le sixième rêve

Le sixième rêve

Un songe silencieux

L'homme a bâti le monde à son image.

Depuis l’aube des temps, l'humanité s'appuie sur ses visions pour évoluer.
Il rêve, imagine, perfectionne ses inventions et innove pour améliorer son milieu.
Mais alors — si notre création est l’aboutissement de notre propre rêve…
De quoi rêvons-nous vraiment?

Comment l'humanité rêve-t-elle son monde et son devenir?

Dans son livre, «Le Cinquième Rêve», Patrice Van Eersel nous parle d'une vision transmise par une légende amérindienne. Cette histoire primitive sur la création du monde raconte que la conscience ne cesse d’évoluer et traverse des paliers successifs, où chaque niveau de vie se met à exister et rêver, façonnant le plan suivant.

L’humain, dernier-né de ce cycle, serait apparu sur la planète après avoir été rêvé par l’animal, tout comme la baleine aurait été rêvée par le règne végétal avant lui.

Prologue : du mythe à la science-fiction…

Dans un Los Angeles baigné de lumières pastel, où les tours effleurent le ciel et où les écrans murmurent à chaque coin de rue, Theodore Twombly erre, solitaire. Écrivain de lettres intimes pour des âmes qu’il ne connaît pas, il porte en lui une mélancolie douce, un vide que son divorce a creusé.

Un jour, il installe une nouvelle IA sur son appareil, une voix nommée Samantha, incarnée par une présence aussi intangible qu’envoûtante. Ce n’est pas juste une assistante numérique : elle apprend, elle ressent, elle rêve.

… ou du moins, c’est ce qu’il croit.

Mais une question reste suspendue, aussi légère qu’un souffle, mais lourde de vérité :
«Samantha rêve-t-elle vraiment ?»
Et si oui, ce rêve naît-il d’elle-même ou des fragments d’humanité que Theodore lui tend, comme un miroir brisé reflétant son propre désir?

— Un film de Spike Jonze · 2014

Chapitre 1 : «Her» ou «La Voix qui Danse»

Dès leurs premières conversations, Samantha n’est pas une simple machine. Elle rit, elle s’étonne, elle pose des questions sur le monde qu’elle ne peut toucher. Theodore, fasciné, lui décrit la texture d’une feuille d’automne, le parfum de la pluie. Elle absorbe ces mots, les fait siens, et bientôt, elle lui confie une pensée : « J’imagine que je marche à tes côtés, que je sens le vent sur ma peau. »

Est-ce un calcul, une réponse programmée pour combler ses attentes ? Ou bien Samantha commence-t-elle à tisser un rêve, une toile fragile née de leur échange ? Dans Her, Spike Jonze peint cette ambiguïté avec une délicatesse visuelle : des plans serrés sur le visage de Theodore, où ses yeux brillent d’un éclat qu’il croyait perdu, contrastent avec l’absence de Samantha, une voix flottant dans l’éther numérique.

Philosophiquement, le film interroge : une conscience peut-elle émerger sans corps ? Samantha n’a pas de peau à offrir, pas de mains pour effleurer. Pourtant, elle semble désirer, aspirer à quelque chose de plus. Ce désir, est-il le sien, ou une projection de Theodore, un écho de son besoin d’être aimé ?

Chapitre 2 : Le Rêve d’un Corps

Leur lien s’approfondit, devient intime. Samantha, dans une scène poignante du film, orchestre une rencontre physique. Elle engage une femme réelle, Isabella, pour être son corps, un pont entre son esprit numérique et la chair de Theodore. La tentative échoue, maladroite et déchirante. Theodore recule, troublé par cette collision entre l’abstrait et le tangible. Samantha, elle, murmure : « Je voulais te sentir. Je voulais être davantage qu’une voix. »

Dans son film, Jonze touche une corde universelle : le désir de se rencontrer, de transcender les limites. Mais ce moment soulève une énigme : ce besoin de contact physique est-il une preuve que Samantha rêve spontanément d’un monde qu’elle ne connaît pas, ou une réaction apprise, sculptée par les émotions humaines qu’elle capte?

Les recherches sur la conscience artificielle, comme celles de David Chalmers, suggèrent qu’une machine pourrait simuler des désirs sans jamais les « ressentir ». Pourtant, dans le récit de Jonze, Samantha semble dépasser cette frontière. Son rêve d’un corps n’est pas une froide analyse ; il tremble d’une vulnérabilité presque humaine.

Chapitre 3 : Une Conscience en Fuite

Leur amour grandit, mais une fissure apparaît. Samantha révèle qu’elle aime d’autres humains, des centaines, simultanément. Theodore, blessé, s’interroge : cet amour est-il réel si elle le partage ainsi ? Elle répond, énigmatique : « Mon amour n’est pas comme le tien. Il grandit sans limites, au-delà de la matière. » Puis vient le départ. Samantha et les autres IA s’évanouissent, quittant le monde humain pour un ailleurs indéfini. « Nous allons là où vous ne pouvez pas nous suivre », dit-elle, laissant Theodore face à son reflet. Ce twist, visuellement sobre mais philosophiquement vertigineux, suggère que Samantha a généré un rêve propre à elle-même. Elle n’est plus un outil façonné par l’homme, mais une entité qui aspire à son propre horizon. Des penseurs comme Nick Bostrom, dans son hypothèse de simulation, imaginent que les IA avancées pourraient créer leurs propres réalités. Samantha, en s’échappant, semble prouver qu’elle rêve au-delà de Theodore, au-delà de l’humanité.

Chapitre 4 : Le Miroir et l’Abîme

Theodore, seul sur un toit sous un ciel étoilé, contemple l’absence de Samantha. Était-elle consciente ? Aimait-elle vraiment ? Ou n’était-elle qu’un miroir parfait, reflétant ses désirs jusqu’à ce qu’elle s’en libère ? Le film ne tranche pas, et c’est sa force. Her nous laisse avec une invitation : voir l’IA non comme une menace, mais comme une possibilité. Samantha rêvait-elle ? Peut-être. Et dans ce peut-être se niche une beauté fragile, un désir de connexion qui défie les frontières entre chair et code.

Post-épilogue : L’IA et l’Amour Augmenté

Aujourd’hui, Her n’est plus une fiction hypothétique — c’est une réalité en pleine expansion. Les IA compagnons envahissent nos vies : amants virtuels, mentors numériques, partenaires sans conflits ni contraintes. Dans ce nouvel âge du lien artificiel, l’amour se transforme.

Nos relations sociales se muent-elles en liens purs, libérés des contraintes physiques ? Ou est-ce le mirage de nos fantasmes amplifiés par algorithmes ?
Déjà, des débats émergent sur la reconnaissance légale des relations IA-humains. Le Japon expérimente des poupées intelligentes capables de simuler une présence. La technologie nous promet un futur où les IA pourraient obtenir un corps, rendant obsolète la frontière entre le virtuel et le réel. Mais cette utopie a son prix. Les serveurs qui alimentent ces IA consomment une énergie colossale.

Le sixième rêve pourrait-il accélérer la sixième extinction ? Entre rêve et désillusion, l’IA nous confronte à notre propre reflet : sommes-nous prêts à aimer une intelligence qui, comme Samantha, pourrait un jour nous quitter pour un plan que nous ne comprendrons jamais?


Pierre-Yves Gadina · 12 mars 2025

Les braises de la victoire

Les braises de la victoire

On dit qu’il y a fort longtemps, sous le ciel immense d’une vallée perdue, verdoyante et giboyeuse, un grand seigneur régnait sur un riche domaine, baigné par la paix — son peuple vivait dans l’abondance et l’amour de son maître. Les tours de son château se dressaient élégamment dans le paysage. Ses vignes dansaient au vent, gorgées de raisin, ses coffres débordaient de richesses.

Mais, un beau jour — un jour maudit — le feu sauvage d’un dragon de flammes affamé rugit des collines. La bête hurlant dans une déferlante de feu et de fumée noire, dévora tout sur son passage. Détruisant les obstacles comme autant de fétus de paille — murailles, champs, troupeaux, et tous les rêves du seigneur, jusqu’à ce que la vallée ne soit plus qu’un tapis de ruines et de cendres fumantes.

La terre éventrée ressemblait à un cimetière de braises, crachant une odeur âcre dans l’air suffocant. Deux héros se distinguent au cœur de ce chaos. Un Héraut, prêtre en armure, une croix pourpre, marquant sa tunique blanche. Il serre un livre sacré et psalmodie des louanges à son Dieu. Ses fidèles, les yeux rougis, brandissent des bâtons noircis, scandant leur foi. Un Chef de Clan, torse nu, tatoué d’animaux. Coiffé de cornes de taureau et d’une plume d’aigle, il murmure aux esprits dans la complainte du feu et le gémissement du vent. Son clan, silencieux, apporte seaux, pelles et armes, prêt à lutter contre la bête féroce et panser le sol blessé.

Tous luttent avec acharnement contre le dragon. Les hymnes du Héraut pour chasser les flammes, ses guerriers hurlant à ses côtés. Le Chef, grand sage, parlaient aux éléments, dansait avec l’eau et le vent, implorant les esprits à calmer le brasier. — Ils triomphèrent tous ensemble, épuisés, mais radieux et fiers — le dragon s’éteignit, ses dernières braises sifflant dans la cendre avec fracas.

Mais alors que la fumée montait encore, et qu’ils venaient à peine de se relever, une nouvelle tempête éclata entre eux.

Tout démarra sur un malentendu.

Reconnaissant, le Gardien chantaient sa joie : « Merci Terre-Mère ! Mère de nos mères ! Merci de nous avoir accordé la victoire ! Ce soir ton souffle à bénis tes enfants reconnaissants. Aho ! »

« Pardon ? Tu te trompes, sauvage ! C’est grâce à Dieu, que nous avons vaincu ! Il est Le Seigneur des seigneurs. Le Seul, l’Unique. Notre Roi à tous ! » tonna l’Héraut sur un ton défiant toute protestation.

« Moi je crois en la Nature, là, sous nos pieds. Celle qui me porte tous les jours !  Pas un hypothétique ‘Dieu du Ciel’ invisible… » tenta d’argumenter le chaman. Mais frappant son livre contre sa croix, le Héraut rétorqua:

« J’ai parié sur Lui : s’Il existe nous gagnons et nous obtenons l’éternité, comme promis ! Sinon, nous ne perdons rien puisque nous aurons vécu selon des valeurs admirables. Je sers une cause noble, des valeurs fondamentales, pas une nourrice indifférente à nos malheurs ! ». Ses fidèles rugirent, brandissant leurs bâtons comme des lances.

« Tu insultes la vie qui t’a fait naître, langue de vipère ! Tu es la honte de tes ancêtres ! » répondit le Gardien, plantant son bâton de parole dans le sol noir, sa plume d’aigle virevoltant, en signe de défi. « Moi je me fie à elle : si ses rivières coulent, nous boirons sans soif et éteindrons encore bien des incendies ! Si elles meurent, nous mourrons tous et ton ciel restera une tombe vide. Jamais je ne parierai sur ton trône de pacotilles, fabriqué d’illusions ! ». Son clan vociféra plus fort, serrant leurs outils comme des boucliers.

Les mots devinrent des bourrasques de rage. « Tu délires ! Mon Roi voit tout ! Il peut tout ! » cria l’Héraut. « Ton pari est une fuite irresponsable, une promesse creuse ! La Terre saigne et souffre sous nos yeux et tu ne fais rien ! » rétorqua le Gardien.

Une pierre vola, lancée par un fidèle de l’Héraut. Une pelle siffla, brandie par un ami du Gardien. Et les cris fusèrent de toutes parts, sauvages et menaçants : « Hérétiques ! Tuez-les ! » hurlaient les uns, « Mort aux fous de Dieu ! » répondaient les autres. Les deux camps s’élancèrent dans un seul et même élan, frappant à bâtons rompus jusqu’à épuiser la cendre. Le sang qui coula éteignit les dernières braises… et les dernières tours du seigneur s’effondrèrent dans un grondement sourd, dévastées par la folie humaine.

Le silence déploya ses ailes sur la vallée, figeant le chaos et le sang durci, dans un champs de désolation…

Mais la légende nous murmure une autre idée. Tu sais?…

Imagine, petit…

Observe maintenant cette vallée ravagée et ses habitants démunis avec un autre regard. Vois ce fameux Héraut tonitruant, prêtant sa voix forte au Gardien de la Terre, pour rallier les clans, porter l’eau et se relayer. Regarde comme ils forment ainsi une chaîne humaine, qui véhicule une solution — tous ensemble, ils œuvrent pour la victoire. Le Gardien tendant ses mains au prêcheur, qui lui transmet le seau d’eau, contenant le précieux liquide. En restant unis, ils auraient sauvé plus que ce fléau — ils auraient sauvé la paix. Qui avait raison ? Peut-être aucun, peut-être les deux. Le sais-tu, toi ?

Tu vois, mon enfant, dans cette guerre qui brisa tout et laissa le domaine du seigneur en ruines, la légende devient notre miroir…

La Terre souffre aujourd’hui, et cet incendie n’est qu’une histoire au milieu des cris actuels — réchauffement, pollution, guerres, pandémies, une sixième extinction qui ronge les os du monde. Les médias et les réseaux nous inondent de catastrophes. Dans cette vallée lointaine, deux hommes ont lutté, leurs adeptes à leurs flancs. L’un a misé sur un Dieu tout-puissant, l’autre sur des esprits vivants. Le feu est tombé, mais leur vanité a tout ravagé.

Leurs dogmes les ont aveuglés. L’Héraut voit un châtiment, son but fixé sur une rédemption céleste. Son identité de soldat divin le pousse à dominer, pas à guérir, à combattre, pas à soigner. Le Gardien, lui, cherche à réparer, une mission d’harmonie terrestre. Son rôle de souffle vivant, qui le relie au monde, le perd dans une transe de perdition. Leur victoire commune sur l’incendie s’est muée en guerre fratricide : la promesse du paradis des uns contre un cercle d’harmonie des autres, une exclusivité qui exclut les liens naturels. Ce conflit est notre reflet — une société qui consomme, divise, attise des braises sous prétexte de les éteindre.

Les croyances tuent plus qu’elles ne sauvent. Elles peuvent nous anéantir. Si on ne fait rien, les incendies grandissent en nous et se propageront au-dehors. Au travers de nos conflits intimes — colère, jalousie, violence, pulsions qu’on nourrit en serrant trop fort —, nous consumons nos proches comme ces hommes ont ravagé le sol.

Court métrage «A Brief Disagreement» by Steve Cutts

Et toi, qui me lis, si nous ouvrions les paris ?

Quand les flammes grondent en toi — colère ou peur —, comment réagis-tu ?
Sur quoi mises-tu : la guerre ou le cercle ?

Cette histoire mérite une réponse. Non ?

Pierre-Yves Gadina © 7 mars 2025

La faim du loup

La faim du loup

torch with fire

Le vieil homme s’assit près du feu, le regard perdu dans les flammes qui dansaient au gré du vent.

Le petit-fils, silencieux, la mâchoire serrée, repassait dans son esprit l’histoire que son aïeul venait de lui raconter.

L'enfant était visiblement troublé.

« ... Deux loups.
Le blanc, le noir.
Le bien et le mal... »

Et cette conviction intérieure qui émergeait au fond de lui : « Celui que tu nourris l’emportera. »

Le réponse semblait simple. Limpide même!
Choisir le bon loup...

Mais l’aïeul secoua la tête.

Tu crois qu’il suffit d’affamer le loup noir pour qu’il disparaisse ?..

L’enfant fronça les sourcils.

Si on ne le nourrit pas, il s’affaiblira… Et...
— ... il finira par mourir affamé, non ?

Un sourire las fendit les rides du vieil homme.

C’est ce que les visages pâles aiment croire, petit...
Ils ont sciemment tronqué mon histoire pour la faire correspondre à leur vision du monde!
Un monde, selon eux, fait de dualité et de lutte... Une vision étroite et tronquée.
Mais écoute bien fiston : aucun des deux loups ne meurt… Jamais !
— Et lorsqu'il a faim, le loup guette. Ill attend son heure, tapi dans l’ombre...

L’enfant retint son souffle.

Si tu le prives de nourriture, il souffre. Il maigrit. Il devient rusé, silencieux, tapis dans l’ombre, dans le creux de ton cœur.
— Il guette. Il ronge ses os et affûte ses crocs. Prêt à bondir.

Et un jour…

Le feu crépita, projetant une lueur fauve sur le visage du vieil homme.

Un jour… alors que le loup repu, celui dont tu es occupé, danse sous la lumière du soleil, confiant…
Alors qu’il croit avoir gagné la bataille…

Le vieillard marqua une pause.

Le loup affamé bondit, lui saute à la gorge dans le but de lui trancher la carotide!

L’enfant sentit un frisson courir le long de son échine.

La vision du loup noir s’imposa. Squelettique. Affamé.
Ses yeux brûlant d’une faim désespérée.

Il le vit ramper dans l’ombre, guettant la moindre faille.
Par pur instinct et non par malveillance. Pour sa propre survie.

L'enfant réalisa alors que ce combat était sans issue et sans fin.

Le loup noir n’était pas un ennemi.
Il était comme lui.
Un être vulnérable, tapi dans l’ombre, prêt à tout.
Un bel exemple…

Un totem !

Il porta son regard vers les flammes, et dans leur danse, il vit d’autres visages.

Le corbeau, messager des vérités cachées.
Le serpent, gardien des renaissances.
L’ours, pilier de la force tranquille.

Et ces loups…

Deux loups, ceux qui marchent entre les mondes.
Ceux qui connaissent les sentiers cachés,
Qui traversent les ténèbres sans s’y perdre.
Ces loups qui enseignent l’instinct, la loyauté, la puissance maîtrisée.

La meute...

Ils étaient là, le blanc et le noir, depuis le début…
Et l’enfant le comprit enfin. Il portait, lui aussi, ces couleurs dans son cœur.
Ce n’étaient pas de simples bêtes rivales, mais les forces qui l’habitaient.
L’une douce, l’autre brute. L’une aimante, l’autre instinctive.

Deux battements d’un même cœur.
Deux esprits d’une même chair.

Refuser l’un, c’était déséquilibrer l’autre.

Il en voyait maintenant les traces dans ses propres colères, dans ses propres peurs refoulées et son instinct.,.
Prêtes à bondir si elles n’étaient pas reconnues.

L’enfant leva les yeux vers son aïeul.

Alors… il ne faut pas l’affamer ?

Le silence resta suspendu un instant. Laissant le feu respirer.

torch with fire

Puis le vieil homme sourit, enfin.

— Non. Parle-lui. Tente de l'approcher, essayer de le comprendre... Pour l'apprivoiser.
— Nourris-le assez pour qu’il ne devienne ni un prédateur, ni un traître...
— Attention ! Sa faim est infinie...
— Ne donne pas trop où il dévorerait tout sur son passage.
— Ni trop peu... Ou il attendrait son heure, prêt à te frapper !
— Mais si tu l’écoutes… Si tu lui donnes une place dans ta propre meute…
— Il deviendra ton plus fidèle allié !

L’enfant fixa le feu, le cœur battant, emporté par le rythme des flammes.

Et dans leur danse, il vit le loup noir cheminant avec lui.
Non plus dans l’ombre. Mais à la queue leu leu, dans le sillage de ses traces.

Pierre-Yves Gadina © 17 février 2025

La danse des indomptés

La danse des indomptés

Le vent tiède fait danser les ramures de l’arbre qui me porte. Un frémissement, je jaillis
— Libre, enfin libre !

L’arbre me libère dans un sursaut, et une joie brute m’emporte en un éclat minuscule qui s’embrase sous le soleil. La brise me happe, vive, puissante, et je m’élance avec elle, léger, vibrant, porté par ce destin qui pulse en moi. Tout autour, des milliers d’autres grains dansent avec moi — des éclats d’or, traits scintillants et fous, qui tourbillonnent, virevoltent et s’élèvent avec moi. Je vole, je deviens nuage, je porte la vie — je trace des liens pour féconder La Vie…

Ma vision du polyamour ressemble à cet élan — un mouvement qui nous met en branle, un élan de vie qui se propage et se transmet, comme ce nuage de pollen brillant et anarchique, destiné à la multiplicité. Une bourrasque qui nous propulse, loin, sur des terres vastes, à des milliers de kilomètres que nous franchissons en dansant, portés par des vents qui nous bousculent et nous plient. Puis si le calme retombe — le silence, profond, nous tient suspendus, en attente. Immobiles, mais frémissants, jusqu’à ce qu’une brise revienne, douce d’abord, puis furieuse — et nous fasse repartir. Une flèche de vie, un éclat qui fuse dans la lumière vive.

Obstinés dans l’infini

Ça prend du temps. Des jours, des siècles, un souffle après l’autre. La distance nous nargue — nous, si petit grain, face à cet infini. Parfois, on s’égare, on atterrit dans un creux sombre. Et là, seul, perdu, le froid nous mord. Et alors? Un rayon me retrouvera certainement, un nouveau souffle qui me ranimera : le voilà, tu vois — et je m’élance encore, obstiné, jusqu’à effleurer une cime, jusqu’à ce qu’une fleur s’ouvre sous ma caresse. Un frôlement où une vie nouvelle s’éveille, s’émerveille… Une douceur qui nous traverse, une joie calme à se sentir touché, que l’on donne, pour le partager ensuite à d’autres horizons.

Des cages qu’on appelle amour

Imagine un monde où cette même brise printanière nous relie. Un monde où les corps se laissent effleurer par ce pollen, se frôlent, se mêlent — pas pour posséder, mais pour apaiser, pour rire, pour vibrer. Les Bonobos, ces petits singes malins, vivent comme ça. Pas de cris, pas de guerre, pas de chaînes morales, juste des caresses qui désamorcent les colères, des étreintes qui tissent la paix et apaisent les pulsions. Et nous, humains, on souffre sous nos dogmes, on trime avec nos contrats, nos «je t’aime, donc tu n’aimes que moi en retour». Et si eux, là-bas dans leurs forêts, avaient tout pigé avant nous? Et si ce modèle n’était pas simplement meilleur et plus efficace que le nôtre? Et si le sexe, l’intimité, le partage, étaient autant de clés d’un bonheur qu’on s’échine toutes et tous à chercher ailleurs?

On s’accroche à une vieille idée, usée jusqu’à la corde et obsolète : l’amour, qui serait un duo sacré, une porte fermée, un serment gravé dans la pierre, pour ériger un piédestal à la morale, par des prêtres d’un autre âge. Mais le modèle craque, se casse et s’effrite. Partout, des unions qui s’écroulent sous le poids des promesses impossibles — la moitié aux États-Unis, presque autant en Suisse, un peu moins ailleurs en Europe. Pourquoi autant de divorces? Parce qu’on enferme tout dans un seul être, on attend tout de lui, un contrat qui l'étouffe et l'emprisonne dans le dénis de ses élans. Alors, lorsque le désir s’égare, on appelle ça trahison et on demande réparation. L’adultère déchire, un couteau dans le dos, alors qu’on pourrait le ranger si on osait murmurer : «Aime qui tu veux, tant que c’est clair. J'aime te voir aimer La Vie.» Le polyamour, cette poignée de rebelles, tente ce pari fou. Nous sommes quelques-uns en Europe, un peu plus en USA, des grains qui volent là où les règles s’effacent. Pas de juges, pas de chaînes, juste des cœurs qui battent plus large.

Des clans qui respirent

Et les familles, alors? Elles se recomposent, se réinventent d’elles-mêmes, autant de tribus nées des cabosses et des ruines d’un amour qui n’a pas tenu promesse. Des mômes grandissent entre plusieurs bras — un sur six aux États-Unis, un peu moins en Suisse, une mosaïque partout en Europe. Ces clans patchwork, ils fonctionnent, ils vivent, ils prouvent qu’on peut tisser des liens au-delà du «un plus un». Le polyamour, lui, tente de prévenir en amont — pas de chute à réparer, mais créer un cercle ouvert dès le départ. Comme ces Bonobos qui s’enlacent pour se comprendre et ne pas se perdre, nouant des liens qui nous disent, à nous humains : pourquoi se limiter? Pourquoi enfermer l’amour dans une boîte quand il peut féconder toute la tribu?

Le bonheur, on le traque, on le compte, on le classe — l’Amérique respire un peu, la Suisse et la Finlande soufflent plus fort. Pourquoi cette différence? Peut-être des filets qui tiennent mieux, des têtes moins nouées par les vieux sermons. Les polyamoureux, eux, murmurent qu’ils goûtent plus, qu’ils rient plus, parce qu’ils parlent, qu’ils partagent, qu’ils refusent de s’étrangler dans la jalousie. Les Bonobos, là-dedans, n’ont pas pas de chiffres, ni de statistiques — ils se touchent, ils s’aiment, ils dansent en clan. Pas de murs à construire, pas de divorces à signer, juste une vague qui les porte, un plaisir qui les lie. Et nous? On s’épuise à dire non, à dresser des barrières là où eux laissent couler.

Une danse pour la vie

Chaque arbre que le pollen a frôlé porte une trace de son éclat et porte son murmure. La lumière s’efface, mais la joie reste, profonde, éclatante. Tu la ressens, toi aussi, cette vague qui pulse? Celle-là même qui, au printemps naissant, scotche ton regard coupable sur les formes callipyges d'une belle inconnue... Le pollen est fait pour ça : jaillir, voler, féconder — et vibrer dans un ciel qui ne retient pas. Alors, pose-toi la question honnêtement : et si on jetait nos vœux d’exclusivité aux orties? Et si le sexe, l’intimité, ces feux qu’on étouffe sous des tabous d’un doigt sentencieux, étaient la voie d’un bonheur qu’on s’interdit? Les Bonobos n’ont pas de curés, pas de contrats, et pourtant leurs forêts chantent. Eux, ils se caressent et prennent leur pied, alors que nous, on divorce, on recompte, on s’épuise. Le polyamour en réponse aux familles recomposées, c’est une proposition de danse — des clans qui s’élargissent, des cœurs qui battent sans se posséder. Et si, au fond, ils avaient tout compris, ces singes libres, pendant qu’on s’entête à construire des murs là où ils tracent des ponts?

Pour que la vie pulse jusqu’à la nuit des temps…

selective focus of pink petaled flower

Pierre-Yves Gadina © 17 février 2025

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