Nicolas Carr postulait, dans un article devenu célèbre, qu’internet nous dissipait et transformait notre façon de penser. L’organisation de nos circuits neuronaux est-il remis en cause par Facebook et Twitter, comme le postume le polémique Nicolas Carr dans son dernier livre, The Shallows ? Ne surestime-t-on pas une manière de penser sur d’autres ? Le problème est plus profond et touche aux fondements de la relation que l’homme entretient à la technologie estime le psychanalyste Yann Leroux. Tribune.

«Est virgo hec penna, meretrix est stampificata» disaient les anciens : «La plume est une vierge, l’imprimerie est une putain».

Internet, putain de notre temps

La putain de notre temps, c’est l’internet et les ordinateurs. Leur pouvoir de séduction est tel qu’il nous soustrait à nos obligations familiales et de travail. L’ordinateur dissipe. Il est l’objet qui attire inexorablement notre attention, draine nos énergies, disperse nos forces. Sa fréquentation transforme nos esprits en vastes marécages dans lesquels nous nos embourbons tous les jours un peu plus.

Ce que nous sommes comme hommes, nous le devons intimement aux objets. Nous ne sommes ce que nous sommes que parce que nous sommes des animaux dénaturés insuffisamment adaptés à notre environnement. Nous nous sommes enveloppés de culture et de technique et nous avons adapté le monde à notre inadaptation.

L’invention de l’outil a été le point de départ d’une cascade de changements : l’outil a amené les premiers hominidés à adopter la posture verticale, ce qui a libéré de la place dans la boite crânienne pour le cerveau. La mâchoire s’est développée permettant le langage articulé, et l’explosion des techniques de mémoire : les récits que l’on raconte, les gravures rupestres, l’écriture, enfin. Ces modifications ont été très lentes et une invention aussi importante que celle de l’outil n’a produit de modifications qu’au terme de millions d’années.

J’ai du mal à penser, alors que les ordinateurs ont à peine un siècle d’existence et que leur manipulation ne concerne qu’un individu sur sept, qu’ils produisent déjà des changements majeurs sur l’organisation de nos cerveaux. J’ai du mal à penser que des circuits neuronaux mis en place en quelques millions d’années puissent être remis en question par Facebook et World of Warcraft.

J’ai du mal à penser que le web recâble nos cerveaux.

Internet nous rend-il plus bêtes ?

Il y a là une double erreur : la première est l’ethnocentrisme. Elle considère que tout le monde vit les mêmes choses alors que notre usage des machines ne concerne qu’une poignée de personnes. Nous n’avons pas tous des iPhone et autres Blackberry à la main, nous ne sommes pas tous sur Twitter, nous ne sommes pas tous hyperconnectés à l’internet.

La seconde erreur est temporelle : s’il est vrai que sur internet, comme dans la culture des pays du Nord industrialisés, les choses vont de plus en plus vite, cela ne veut pas dire que les changements que les ordinateurs provoquent sont tout aussi rapides.

Nous sommes aujourd’hui au bout de quelque chose et les ordinateurs y ont leur rôle. Après avoir prolongé tous nos corps dans nos outils, nous avons fini par jeter notre système nerveux “comme un filet sur l’ensemble du globe” (McLuhan, Pour comprendre les média). La dématérialisation portée par cette technique apporte et traduit des changements profonds dont nous ne percevons que les prémisses.

Dans une tribune introduisant son dernier livre, Nicolas Carr donne une série d’expériences sur lesquelles il appuie son argument final : l’imagerie cérébrale du cerveau de surfeurs expérimentés est différente de celle de novices, mais après 5 heures d’entraînement, les images des cerveaux sont toutes les mêmes ; la mémoire de ce qui est lu est meilleure que ce qui a été présenté dans une vidéo et d’une façon générale on retient moins bien ce qui est sur un écran que ce qui est sur du papier.

À partir de là, il en tire une conclusion dramatique : émerveillés par les trésors de l’internet, nous sommes aveugles aux dommages que nous pouvons faire à notre vie intellectuelle et même à notre culture.
Nicolas Carr reprend une partie de l’argumentaire du célèbre “Est-ce que Google nous rend idiots ?” Avec talent, il avait décrit comment, à partir du moment où Nietzsche a eu entre les mains une des toutes premières machines à écrire, son écriture a commencé à changer. Il est passé des longues proses aux aphorismes de quelques phrases. Cela suffit à Nicolas Carr pour conclure que la machine a eu un impact sur la pensée du philosophe, et que cette pensée s’est appauvrie, toujours du fait de la machine.

Mais mesure-t-on la richesse d’une pensée au nombre de caractères ? Proust est-il Proust du fait de la longueur de ses phrases ? Est-ce la longueur du Mahâbhârata qui en fait un grand texte ? Le Haïku doit-il être considéré comme non valable parce que trop court ?

On peut se demander pourquoi un philosophe comme Nietzsche s’est intéressé à une machine et on peut se demander si cette machine n’a pas été une aide plus qu’un handicap dans la formation de sa pensée. Pour le dire autrement, les machines d’hier ne nous rendent pas plus stupides que les machines d’aujourd’hui.

La plume n’a jamais été vierge

Que les objets techniques aient une influence sur nos vies psychiques, c’est évident. Mais la plume n’a jamais été une vierge, pas plus que l’imprimerie une putain ou l’ordinateur un danger pour la culture… sinon dans nos représentations.

L’imprimerie d’abord suspectée de faire circuler des éditions non conformes, échappant au contrôle ecclésiastique et de transcrire le savoir dans des langues du commun, a ensuite été portée au pinacle pour ces mêmes raisons. L’invention des feuilles de style a permis une uniformisation des textes et c’est alors le manuscrit qui a été suspecté de porter des erreurs. Puis, la copie a été à nouveau suspectée : trop propre, trop parfaite, trop éloignée de l’atelier d’écriture de l’auteur. En un mot, trop industrielle et donc trop éloignée des idiosyncrasies créatrices. Ainsi, l’écriture manuscrite et l’imprimerie ont été tour à tour portées au pinacle et décriées pour des raisons similaires.

Il en va de même avec les ordinateurs. Ce sont tantôt nos confidents, tantôt nos assistants de travail, tantôt nos persécuteurs. Ils ne le sont pas en soi. Ils le sont parce que nous les pensons comme tels à la fois consciemment et inconsciemment. Pour reprendre l’expression de Sherry Turkle, ce sont des objets évocateurs : miroirs modernes dans lesquels Psyché se regarde. Les splendeurs que certains y voient tout comme les monstres que certains craignent sont les reflets des splendeurs et monstruosités que nos psychés abritent.

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Image : Internet, reflet de nos psychés ?, à l’image des fêtes qui s’inventent dans Second Life par Raftwet Jewell.

L’ordre et le chaos

Nicolas Carr a raison de pointer l’opposition entre ce qu’il appelle les lectures lentes et les diffractions que l’on peut observer en ligne. Mais il a tort de surestimer les premières au détriment des secondes. Ce sont deux positions qui n’ont de valeur que l’une par rapport à l’autre et l’on peut les résumer en deux mots : l’ordre et le chaos.

Nous avons besoin d’ordre pour ordonner nos pensées. Pour cela, nous nous appuyons sur une série de dispositifs : rituels, tournures de phrases.

Mais nous avons aussi besoin d’une dose de chaos pour pouvoir créer, pour faire surgir la surprise et être capable de l’accueillir. “Il faut de chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse”, disait Nietzsche. Sans cette part de désordre, l’ordre n’est que stéréotypie stérile. Sans une part d’ordre, le chaos n’est que dispersion.

Lorsque les Han ont bâti l’Empire chinois, il a été décidé que les textes seraient gravés dans la pierre. Les textes étaient précédemment écrits sur des tablettes faites en bambous reliés par des cordelettes. Lorsque les cordelettes se rompaient, le texte se répandait en fragments épars. L’inscription dans la pierre réglait ce problème et donnait à tous les professeurs le même texte. En Occident, le processus de copie était le fait de moines et était sujet à des erreurs, ce qui a sans doute contribué à développer le goût de l’exégèse et du commentaire. L’Europe cherchait le texte sous le texte, et le reconstituait indice après indice, alors que la Chine s’est pendant des centaines d’années appuyée sur des textes immuables.

Même le livre n’est pas exempt des stigmates du texte numérique qui inquiètent tant Nicolas Carr. Un livre n’est jamais isolé, il fait partie d’un ensemble (roman, texte scientifique, poème…) dont il respecte ou transgresse les canons. Il cite d’autres textes, explicitement ou implicitement : qu’est-ce donc que la citation sinon l’équivalent de notre embed numérique ? Qu’est-ce qu’une table des matières si ce n’est l’équivalent de la colonne des liens internes de nos blogues ? Un livre conduit toujours hors de lui-même parce que la lecture est par essence hypertextuelle.

Peut-on rassurer Nicolas Carr ? L’internet n’est pas une maladie auto-immune de notre culture. Les machines d’aujourd’hui procèdent des pensées d’hier qui sont si chères à son cœur. Elles n’apportent pas de nouvelles façons de penser, mais mettent en avant des façons de penser qui étaient déjà là avec l’imprimé.

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Image : un des nombreux virus de l’internet repéré par Tom Purves.

Le choc du numérique

Ce dont nous sommes les témoins, c’est plutôt la mise en conflit de deux techniques : celle de l’écriture et celle du numérique, avec cette complication que le numérique est une technique jeune. Nous ne bénéficions pas avec les numériques de la patine du long compagnonnage de l’écrit et du papier.

Nous avons encore à apprivoiser les matières numériques pour en faire des matières à penser. Ce travail est en cours dans nos sociétés, et bien évidemment il provoque des changements et des questions que l’on peut mesurer à l’intensité du travail législatif autour de l’internet. Demander à l’internet de fournir les mêmes services que l’écriture c’est oublier qu’il a fallu trois siècles pour que l’écriture et la lecture se démocratisent suffisamment en un savoir de masse et c’est oublier que cela ne s’est pas fait sans conflits.

Nous sommes aujourd’hui sous le choc que produisent les techniques numériques. Il ne faut pas le mésestimer. Il est profond. Il est brutal. Sans aucun doute, des formes disparaîtront, de la même manière que le texte imprimé a réduit au silence certaines formes de pensée qui lui préexistaient.

Dans la mémoire de l’Occident, cela est peut-être ancien, mais en Afrique, l’arrivée de l’écriture est encore à l’horizon des mémoires. Pour les civilisations africaines, le livre a d’abord été une plaie puisqu’il mettait en déroute les formes et les hiérarchies de l’oralité. Il était d’abord le lieu de “l’art de vaincre sans avoir raison” (Cheikh Hamidou Kane) ; il était un raccourci faisant l’économie des écoutes lentes et profondes.

Sur internet, nous sommes tous des Africains.

Yann Leroux

Article initialement publié sur Psy et Geek, le blog de Yann Leroux.

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