Un eco-terroriste se cache-t-il en vous, en moi, en nous, en ceux qui militent pour une transition écologique autant radicale qu’elle s’oppose de front à un modèle économique écrasant ? Peut-être… si on en croit le lexique employé par nombre de figures politiques ou médiatiques. Tenterait-on de « criminaliser », dans l’opinion, les luttes environnementales ? Les industries polluantes ne devraient-elles pas porter ce fardeau sémantique ?

“Terroristes écologiques”, “Éco-terrorisme”, “Terrorisme vert”… Les derniers mois ont vu la généralisation, dans certains médias français notamment, de l’utilisation du lexique de la terreur pour désigner les activités de militants écologistes. Cette criminalisation de la lutte environnementale semble justifier et faciliter la mise en place d’un appareil judiciaire répressif, prévenant toute critique écologique du système politico-économique. Dans les faits, l’État français a par exemple procédé à l’assignation à domicile de 26 activistes lors de la COP 21 de Paris, en novembre 2015, au motif de leurs opinions mais au prétexte de la sécurité. De nombreuses manifestations pro-climat ont également été interdites, toujours en prétextant l’État d’urgence dont l’instauration est inévitablement liée, dans les esprits, au terrorisme. De plus en plus souvent, des militants pacifistes sont attaqués et violentés sans justification. En dehors de l’hexagone, ce sont des centaines de militants écologistes qui furent assassinés dans des circonstances étranges ces dernières années. Il est impératif de déterminer clairement, pour éviter toute manipulation médiatique et collective, le concept de terrorisme écologique.

En vertu de l’article 421 du code pénal, l’acte d’éco-terrorisme est défini comme “le fait d’introduire dans l’atmosphère, sur le sol, dans le sous-sol, ou dans les eaux […] une substance de nature à mettre en péril la santé de l’homme ou des animaux ou le milieu naturel”. Il faut ajouter à cela la notion de contexte terroriste intentionnel, qui implique une “entreprise individuelle ou collective ayant pour but de troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur”. Définition bien éloignée de l’utilisation qu’en font de nombreux leadeurs d’opinions, et qui ne s’appliquerait qu’à une infime minorité violente des activistes écologistes. En effet, si les mouvements écologistes utilisent parfois le blocage ou la perturbation de l’ordre public, l’usage de la terreur et la contamination de l’environnement sont absentes de leurs méthodes. Comment expliquer, dès lors, l’usage courant de ce terme pour condamner tout type d’action environnementale non-réglementaire ?

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La pollution, le vrai visage de l’éco-terrorisme ?

Selon Vincent Sizaire, Magistrat et Maitre de Conférence à l’Université Paris-Ouest-Nanterre, utiliser l’étiquette de “terrorisme” permet de “qualifier de criminel un mouvement d’opposition politique” sans prendre de risque. Peu étonnant, dès lors, que le mot “éco-terroriste” soit largement utilisé par… les mouvements anti-ecologistes et conservateurs. Ron Arnold, Président du Centre pour la Défense de l’Entreprise Libre (CDFE), est par exemple l’un des grands défenseurs du concept d’éco-terrorisme qui a contribué à rendre flou la frontière entre désobéissance civile et tactiques terroristes. Étendre l’usage du concept connoté de terrorisme à l’ensemble des actions environnementales, notamment violente, permettrait de discréditer politiquement le mouvement dans son ensemble.

Pourtant, si l’on se réfère à la définition du terme éco-terrorisme : “introduire […] une substance de nature à mettre en péril la santé […] ou le milieu naturel”, c’est la conséquence principale de l’activité d’un certain nombre de grandes entreprises qui vient la première en tête. On est en droit de s’interroger, dès lors, de leur poursuite pénale pour des crimes de pollution de l’environnement. En Equateur par exemple, l’entreprise pétrolière Texaco est responsable du rejet délibéré de “19 milliards de gallons [environ 72 milliards de litres] d’eau polluée dans l’environnement”, mettant ainsi en péril la vie des populations locales. Plus proche, on peut citer les boues rouges d’Altéo qui polluent la faune du Parc National des Calanques. Partout à travers le monde, des incidents industriels se répètent, engendrant des effets nuisibles souvent à long terme. Si ce type de pollution de masse ne peut pas vraiment être qualifiée de terroriste (ne provenant pas d’une volonté de troubler gravement l’ordre publique par l’usage de la terreur), il n’en est pas moins urgent de la responsabiliser devant la loi, notamment au niveau international, pour l’extrême violence qu’elle inflige autant aux populations humaines qu’animales et végétales.

Monsanto, responsable d’Écocide ?

C’est donc avec l’objectif de mettre fin à l’impunité des entreprises polluantes transnationales qu’a été créé, au sommet de Rio+20 de juin 2012, un mouvement, appelé « End Ecocide on Earth », regroupant plus de 500 organisations œuvrant à modifier le statut de Rome, fondateur de la cour pénale internationale, afin d’y intégrer le concept d’écocide. Défini comme “crime le plus grave contre l’environnement, […] qui porte atteinte à la sûreté de la planète en causant une dégradation étendue, durable et grave [du milieu] ; ou la mort, des infirmités permanentes ou des maladies incurables graves à une population ; ou qui dépossède cette dernière de ses territoires et ressources.”, l’écocide permettrait de poursuivre devant la justice internationale des acteurs ultra-polluants. Selon Caleb Behn, activiste autochtone devenu avocat pour lutter contre les impacts néfastes de la fracturation hydraulique sur ses terres : “Le mouvement environnemental va aller dans cette direction [criminaliser les entreprises polluantes], et cela ne pourra être que bénéfique”.

En ce sens, un tribunal exceptionnel réunissant des citoyens du monde entier se tiendra à La Hague en octobre 2016, et jugera les actes polluants de l’entreprise Monsanto (racheté par Bayer). Si son verdict n’aura pas d’effets juridiques concrets sur l’entreprise américaine, l’initiative démontre néanmoins d’une volonté de justice environnementale à l’échelle globale. Les actes de certaines industries responsables de désastres écologiques peuvent-ils cependant être jugés de « terrorisme écologique » ? Il conviendra à chacun d’en juger. Au même titre que les amalgames de forme noient le fond du problème, et donc la véritable responsabilité, en matière de militants écologistes, peut-être est-il temps d’adopter une attitude raisonnée et responsable, basée sur les faits et la responsabilité, que l’on parle des entreprises industrielles sans scrupule ou de la désobéissance civile des activistes environnementaux. Reste à savoir si les gouvernements actuels peuvent véritablement jouir d’une neutralité exemplaire en la matière quand le lobbyisme est devenu central aux processus de prise de décision.

Un article de – Léopold Salzenstein & Mr Mondialisation,
initialement publié le 16 octobre 2016 sur MrMondialisation.org

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