La Charte de La Décroissance

Le projet de la décroissance est la seule alternative possible au développement de la misère et à la destruction de la planète. La décroissance est un mouvement d’idées et un ensemble de pratiques qui n’appartiennent à personne. La Décroissance entend être au service de cette cause, mais ne prétend pas en être le dépositaire exclusif. Il se veut au contraire un vecteur de débats et de mobilisations pour convaincre les partisans du «développement durable» de leur impasse. Le journal s’adressera par son contenu au plus grand nombre, fort du principe que les choix politiques sont l’affaire de tous. Nous défendrons quelques grands principes qui constituent notre identité et la raison de notre combat. Nous sommes foncièrement humanistes, démocrates et fidèles à des valeurs comme la liberté, l’égalité et la fraternité. Nous ne croyons pas qu’il faille choisir entre la question écologique et la question sociale, qui sont pour nous intimement liées. La décroissance vise à rendre aux générations futures une planète sur laquelle non seulement il sera encore possible de vivre mais où il fera bon vivre. La décroissance ne propose pas de vivre «moins» mais «mieux», avec «moins de biens et plus de liens». La décroissance repose sur une autre conception de la société que toutes celles que proposent les autres partis politiques. Elle se fonde sur un autre rapport à l’espace et au temps mais qui n’est qu’une façon de renouer avec une longue histoire de combat contre dominations et aliénations. Nous sommes convaincus que l’émancipation sera l’oeuvre des humains eux-mêmes et au premier chef des plus faibles. Nous croyons en la possibilité de poursuivre l’aventure pour une société plus humaine, loin de toute idéalisation du passé ou des traditions ou d’un ailleurs. Nous n’avons pas de modèle car nous croyons à la nécessité d’inventer ensemble une société viable et juste. Le journal soutiendra toute initiative de simplicité volontaire mais travaillera aussi à l’articulation de ces initiatives individuelles ou communautaires à la construction d’un projet politique capable de faire rêver. Le journal sera une tribune des débats qui divisent et diviseront toujours ce mouvement. Le journal n’accueillera pas, en revanche, les idéologies qui font de l’humanité elle-même la source des problèmes. Nous combattons tout système productiviste et société de consommation mais nous ne voyons pas dans l’humanité notre adversaire. Nous pensons qu’il est possible et nécessaire de réconcilier le «principe responsabilité» et le «principe espérance».

Le développement… et après ?

Un texte de François de Ravignan

Conférence donnée à Limoux, le 15 novembre 2002, à la demande du groupe local ATTAC.

Au début du mois de mars de cette année s’est tenu au Palais de l’UNESCO à Paris, à l’initiative de l’Association La Ligne d’Horizon et du Monde Diplomatique un colloque intitulé Défaire le développement, refaire le monde. Ce colloque a eu un grand succès, voire inattendu, preuve que les interrogations sur cette idéologie du monde moderne qu’est le développement ne sont pas inutiles. La Ligne d’Horizon approfondissait d’ailleurs le sujet depuis plusieurs années (colloques en 1988, 1993, 1996 et 1997).

Peu de temps après le colloque de mars à Paris, le sommet du développement durable à Johannesburg a suscité quelques commentaires critiques. Aussi trouvé-je étonnant que les concepts mêmes de développement et de développement durable soient encore acceptés sans discussion par la pupart des gens. Ceci suggère que la question du développement (adjectivé ou non), soit examinée au fond, dans sa genèse, dans ses évolutions et ses conséquences. Nous allons donc nous livrer ce soir à quelques interrrogations à ce sujet.

1. UNE COURSE DE VITESSE ENTRE PAYS RICHES QUI LAISSE LES PAUVRES EN ARRIERE…

L’histoire commence aux Etats-Unis, avec le Président Truman en 1947, exprimant sous forme de promesse de prospérité au monde dit libre la volonté hégémonique des Etats-Unis face à la tentation communiste. Elle se prolonge par les élucubrations de l’économiste W W Rostow dans un livre qui fit fureur dans les Universités : les Etapes de la croissance qui, sans ambages, donnait comme modèle à tous les peuples du monde celui des Etats-Unis. Mon ami Albert Provent a critiqué avec un humour impitoyable ce best-seller : Dans la naïve certitude que sa propre expérience historique constitue la seule voie du développement, l’Occidental considère volontiers les performances économiques des différents pays à l’image d’une course cycliste, réalisée sur un même circuit, avec un peloton de tête où se disputent les premières places et un long chapelet de retardataires , plus ou moins en forme, plus ou moins aptes à reprendre, un jour ou l’autre, le contact avec le peloton de tête.

Rostow a même eu l’idée géniale de systématiser cette image : dans sa perspective, se développer consisterait à franchir cinq “étapes”. Certains pays n’ont pas encore franchi la première, d’autres en sont à la deuxième ou troisième, tandis que nous, les riches, exerçons gaiement nos muscles dans la cinquième ! Par exemple, en Algérie, vers 1970, les experts étasuniens déclaraient que “l’Algérie c’est l’Espagne de 1950”. On voit par cette simple phrase combien cette conception faisait abstraction de l’histoire, notamment de celle des colonisations et de leurs conséquences matérielles et culturelles. Ceci fut mis en lumière grâce aux travaux de Paul Bairoch, Arghiri Emmanuel, Samir Amin, François Partant… Mais en attendant, à travers la conception rostowienne du développement, le modèle étasunien fut particulièrement, sinon prioritairement imposé à l’Amérique Latine, d’où le mépris dont les intellectuels de gauche de ces régions qualifiaient, dans les années 1970, le desarollo et les desarollistas…

Mais les temps ont changé et l’affaiblissement de la critique, marxiste en particulier, a redonné vigueur aux vieilles lunes. Il est facile de constater par exemple qu’à Johannesburg, on est une fois de plus dans la logique qui se contente d’une classification entre “pays riches”, “pays pauvres” ou “plus ou moins avancés”. Un économiste bordelais, Marc Penouil écrivait, il y a quelques années, dans un article de revue, que tout pays fortement peuplé, éloigné de la mer et montagneux est nécessairement pauvre. Apparemment il n’avait pas pensé à la Suisse, où se trouvent cependant des riches. Pourquoi donc n’y en a-t-il pas autant au Rwanda ? Il semble que l’on ne se soit pas encore aperçu – à moins qu’on ne le veuille pas – que la réalité est le fruit d’une histoire séculaire dont les conséquences se poursuivent aujourd’hui.

2. UNE AVENTURE OCCIDENTALE DATEE … ET NON REPRODUCTIBLE

Avant le XIX e siècle et les grandes colonisations, on ne pouvait imaginer une classification des pays sur une échelle de plus ou moins grand développement. Celle-ci signifie aujourd’hui en fait l’appartenance plus ou moins grande à l’aire culturelle occidentale et à la révolution technologique qui s’y est déployée. Nombreux sont les auteurs a avoir montré les conditions très particulières des révolutions industrielles occidentales : faible croissance démographique, protectionnisme de fait, révolution agricole préalable, constitution parallèle d’empires coloniaux… D’où l’impossibilité de leur reproduction sinon de façon tout à fait exceptionnelle.

De plus, dans une planète où l’utilisation de l’eau, de l’air et des combustibles fossiles s’est considérablement accrue depuis un siècle, les problèmes d’environnement revêtent une importance capitale. Quand, à Johannesburg (voir le Monde du 28.8), M. Wolfensohn, président de la Banque Mondiale, affirme que pour assurer le bien-être de l’humanité, il faudrait quadrupler la production dans les cinquante ans à venir, dans le même temps que la population croîtrait de 5O%, il ajoute qu’il est difficile d’imaginer une telle croissance sans de graves atteintes à l’environnement. Mais il ne s’étend pas sur la maîtrise de celles-ci et pour cause. Car comment imaginer qu’un système de production qui d’ores et déjà pose de graves problèmes écologiques puisse produire quatre fois plus, en même temps que ces problèmes trouveraient une solution ? C’est typiquement la quadrature du cercle.

3. DEVELOPPEMENT = CROISSANCE QUANTITATIVE…

Malgré ces contradictions, il y a, en amont de l’idéologie du développement, l’idée que la croissance matérielle est la base indispensable du progrès de l’humanité vers plus de bien-être ; de plus cette croissance serait, de facto, profitable à plus ou moins long terme à toute la population d’un pays (trickle down). Ceci se fonde sur l’expérience occidentale du XXe siècle, mais ce n’est pas valable pour les autres régions du monde, comme ce ne l’était d’ailleurs pas pour l’Europe du XIX e siècle. Il faut aujourd’hui afffirmer non seulement que la croissance n’améliore pas nécessairement le sort des gens, mais qu’une telle amélioration peut se réaliser sans croissance performante, peut-être même avec une stagnation du produit ou même une décroissance (en tout cas de la production exportable).

La croissance, en Europe continentale dans la première moitié du XIX e siècle, avant le grand déploiement industriel, a été certainement très modeste ; elle fut principalement celle de l’agriculture et ne devait guère dépasser ce 1% qu’on considère aujourd’hui en France comme catastrophique. Il n’empêche que c’est à cette époque que la disette a vraiment reculé de façon stable… Citons aussi la Chine de la révolution paysanne des années 60, où les résultats obtenus sur le plan alimentaire furent davantage dus à l’équité de la répartition qu’à une croissance spectaculaire (c’est au contraire quand on a mis l’accent sur celle-ci que tout s’est gâté). Aujourd’hui à Cuba, la régression des importations alimentaires payées par les exportations de sucre (voir l’Ecologiste, numéro 7, juin 2002) semble aller de pair avec la promotion des cultures vivrières et un plus grand respect des exigences écologiques : on ne dira pas que ce n’est pas un progrès pour les paysans.

4. LE DÉVELOPPEMENT : UNE AFFAIRE D’ETAT…

De qui parle-t-on quand on parle des “pays” plus ou moins avancés, sinon des Etats et des classes dirigeantes et ce de façon exclusive ? Comme le disait François Partant : aux Nations-Unies, la voix du tiers-monde ne sort pas d’un corps famélique. Mais ceci est aussi un effet de l’idéologie développementiste. En effet celle-ci s’enracine dans l’expérience occidentale à laquelle sont acculturées les classes dirigeantes. Du coup le rôle des Etats qui les représentent se trouve exalté, jusqu’à ne pouvoir proposer aux malheurs du monde, depuis les Nations-Unies jusqu’à maintes ONG, en passant par le Vatican, que des mesures d’ordre macro-économique concernant les prix et les marchés, voire quelques grands projets d’aménagement, en négligeant totalement les capacités des mobilisations citoyennes.

C’est ainsi qu’on a indûment favorisé dans le monde entier la construction de barrages grandioses, occasionnant des déplacements de population énormes pour des avantages contestables. Lors d’une mission au Burkina-Faso, en 1987, j’avais montré que si les agriculteurs locaux agmentaient leur production de 10 % seulement, on obtiendrait dix fois plus de production, mieux répartie et avec moins de dépenses, que dans le projet grandiose du barrage sur le Sourou qui mobilisait alors tous les efforts du Ministère de l’Agriculture.

5. ET LE DÉVELOPPEMENT DURABLE ?…

Conscients des déboires du développement tel qu’on le pratique, bien des chercheurs ont semblé penser qu’il pourrait y avoir un “autre” développement. François Partant lui-même écrivait en 1982 (dans La fin du développement) : le développement ne peut être que la réalisation progressive d’un double potentiel : d’une part le potentiel que représente toute collectivité humaine et tous les individus qui la composent, d’autre part celui que constitue le milieu physique dans lequel se trouve cette collectivité, un milieu qu’elle utilise pour assurer son existence et préparer celle des générations à venir. De même qu’un enfant se développe en devenant un adulte, non en enfilant un costume d’adulte, une société se développe à partir de ce qu’elle est elle-même en mettant à profit les ressources qui l’entourent. A partir de ce type de réflexions, on s’est demandé si le développement, en devenant durable, sustainable ou tout simplement autre comme on dit dans les milieux des ONG, ne devenait pas du coup acceptable et ne constituait pas un concept moteur indispensable pour toutes les sociétés.

Mais on voit bien aujourd’hui, notamment à Johannesburg, que le développement durable dont on parle est avant tout un tour de passe-passe destiné à faire durer le développement de papa. Le texte de Wolfensohn que nous citions tout à l’heure montre de façon tout à fait évidente, encore que non intentionnelle, l’extraordinaire contradiction qui existe entre croissance et durabilité… Nous ne récusons pas pour autant toute nécessité de croissance ; ce serait absurde : dans le Sahel africain, quand la population double en vingt ans, il est à l’évidence nécessaire que le produit double au moins aussi dans la même période. Mais va-t-on s’occuper prioritairement de l’agriculture ou de l’artisanat d’outils et de service en même temps ? Va-t-on essayer de travailler avec le grand nombre ou réaliser quelques grandioses périmètres irrigués qui produiront très vite le surplus nécessaire ? Va-t-on s’appuyer sur le savoir-faire des paysans ou sur les techniques importées ? Va-t-on promouvoir la production vivrière de base, avec les protections nécessaires contre les importations, ou pousser à la production de coton pour l’exportation ? Selon ces choix, l’environnement sera plus ou moins protégé, et la croissance sera plus ou moins forte. Mais, même si celle-ci est effective, elle ne doit pas être un objectif prioritaire. Ce qui doit l’être, en revanche, c’est de permettre au maximum de personnes de vivre de leur travail dans la terre où elles sont installées…

Pour prendre un exemple plus proche de nous, il est sûr que la Suisse et la Norvège, qui ont refusé d’entrer dans l’Union européenne, entre autres choses pour sauver leurs agriculteurs, auraient peut-être eu une croissance plus forte s’ils l’avaient fait, mais au prix de nombreux déplacements de population et d’un chômage accentué. Les pays de l’Est qui se préparent à faire l’inverse vont probablement en faire subir durement les conséquences à de larges fractions de leur population. On voit bien à travers tous ces exemples, le rôle subordonné que doit avoir la croissance.

Il est même probable qu’en Europe et aux Etats-Unis, le sauvetage de l’environnement impliquerait une décroissance, une diminution des gaspillages de toutes sortes et ds modes de vie plus frugaux. Ceci n’est pas dans la ligne du développement tel qu’on le parle, lequel accrédite l’hypothèse fausse d’un progrès matériel continu de l’humanité assimilable à sa promotion dans tous les domaines ou condition de celle-ci. Les partisans de l’actuel développement sont incapables d’imaginer la décroissance du Nord, ni de reconnaître que l’extension des inégalités au Sud (comme au Nord d’ailleurs) est le fruit même de la croissance.

6. ET LE DÉVELOPPEMENT DIT “HUMAIN” ?…

On ne peut considérer, comme beaucoup affectent de le faire, que c’est parce que le concept de développement est perverti qu’il véhicule les pires aberrations. C’est le concept même de développement qui provoque ces aberrations, en mettant dans la tête des dirigeants l’idée qu’un progrès matériel le plus rapide et une croissance la plus forte possibles sont l’objectif à viser. Les exemples de l’Algérie et de la Côte-d’Ivoire sont typiques à cet égard, de nations qui disposaient à leur indépendance d’importants atouts, les ont gaspillés et se retrouvent aujourd’hui dans des situations de guerre civile reflétant l’insatisfaction profonde des populations par rapport aux promesses non tenues.

A la suite de l’économiste Amartya Sen, on a prétendu corriger le développement en ne se contentant plus de l’apprécier selon le seul critère du PNB/ tête, mais en ajoutant aux indicateurs classiques des indices de développement humain (par exemple une note de démocratie). Mais il s’agit toujours alors d’une façon quantitative de voir les choses. Non pas tant que la démocratie apparaisse alors comme une valeur mesurable (chose, on l’accordera, difficile), mais parce que cette façon de faire a pour résultat, sinon pour but, d’établir des comparaisons entre Etats, voire d’affiner cette classification entre pays riches et pays pauvres, plus ou moins avancés, que Rostow a introduite. On a vu combien cette conception faisait bon marché du passé historique et des interactions entre puissances et elle a abondamment montré sa nocivité.

7. UNE IMPASSE SUR LE PRÉSENT…

L’idéologie du développement non seulement oublie les leçons du passé, mais fait l’impasse sur le présent, empêchant de voir les catastrophes montantes – et d’abord l’exclusion croissante et les dégâts environnementaux – ou postulant que de simples réformes du système suffiront à résoudre les problèmes. Si c’est vraiment ces situations qui me paraissent les plus urgentes à changer, ce n’est pas du côté du développement fût-il durable que je dois regarder. Ce que je dois, c’est regarder en face les catastrophes actuelles avec leurs victimes, celles qui s’annoncent, et m’associer aux acteurs qui les combattent. Il ne s’agit pas là d’éliminer toute vue d’ensemble au nom d’un prétendu “repli sur le réalisme”, mais d’un changement de manière de penser.

Nous pourrions appliquer ceci à la région dans laquelle nous demeurons et où fleurissent, depuis plus de vingt ans, les programmes et plans de développement de toute sorte. Aucun n’a empêché la désertification agricole, ni la dernière usine de chaussures de fermer ses portes l’an passé, ni le nombre des RMistes de doubler en sept ans… Mais ils permettent, au nom du progrès, de ne pas combattre de front ces réalités. Quand on établit un programme de “développement”, on postule un mieux, alors que les moyens de résorber ces tares fondamentales que sont l’accroissement de l’exclusion socio-économique, l’effacement de l’industrie et de l’agriculture locales échappent très largement aux décisions locales et même nationales.

Est-il raisonnable de penser que, dans une région où la population et les activités économiques régressent depuis 150 ans, la situation va s’inverser de par la seule vertu d’une planification et des crédits qui lui sont associés, sans que soient vraiment analysées ni combattues les causes de cette décadence ? En revanche, on n’a pas eu besoin de ce genre d’exercice pour faire travailler les imaginations, accompagner des exclus qui cherchent à s’en sortir, des candidats à l’agriculture pour trouver terres et crédits et s’installer dans cette région où – en bonne logique libérale – l’agriculture ne devrait même plus exister, mais résiste, parce qu’existe la solidarité.

8. LE DÉVELOPPEMENT : UN MYTHE TENACE POURQUOI ?…

Il n’est donc pas sans intérêt de se demander pourquoi, en dépit de critiques de plus en plus convergentes (après François Partant, Gilbert Rist, Serge Latouche, Wolfgang Sachs, Edgar Morin, Aminata D. Traoré…), le concept de développement est toujours considéré comme opérationnel, tandis que, pour tenter de prolonger son existence, on le pare de nouveaux habits (durable ou humain). La première raison me semble être que nous sommes encore largement, dans l’aire occidentale, héritiers du siècle des Lumières, et du mythe – qui s’y rattache – de l’histoire-progrès, à savoir que l’histoire de l’humanité irait nécessairement dans le sens d’un progrès. Habillé alternativement d’idéologie libérale ou marxiste, ce postulat s’est maintenu en dépit des démentis de l’histoire, probablement parce qu’il a largement pris la place des croyances religieuses d’antan, quand il ne les a pas contaminées.

Les idéologies révolutionnaires du XIX e siècle se trouvant aujourd’hui ruinées, le développement – inventé ne l’oublions pas pour leur faire pièce – est aujourd’hui la seule mythologie disponible pour en prendre le relais. On est généralement d’accord pour en souligner les abus et les déviations, mais pas pour le récuser entièrement parce qu’on ne peut pas se défaire d’une idéologie de progrès sans remettre en cause ce qui fait le fond de la modernité. D’où les qualificatifs de durable ou humain par lesquels on espère replâtrer le développement.

9. QUELLES ALTERNATIVES AU DÉVELOPPEMENT ?…

Certains ont essayé de classer aujourd’hui en grandes catégories les acteurs du changement. On peut ainsi distinguer les systémiques ou régulateurs qui pensent que les choses s’arrangeront toutes seules de par la logique du libéralisme et de la mondialisation, les réformistes, qui sont pour introduire des changements d’ordre macro-économique dans le système, les radicaux, qui n’envisagent rien de possible sans un changement politique profond, les alternatifs enfin, qui considèrent que le salut ne peut venir que du levier des mobilisations citoyennes, les mouvements du Nord et du Sud ayant vocation à coaliser leurs solidarités.

Une chose est sûre : c’est que les choses ne s’arrangeront pas toutes seules, ce qui récuse absolument la façon de voir et de faire de la première catégorie. En revanche, peut-être que les trois dernières peuvent agir à différents échelons et que, par conséquent, leurs partisans n’ont pas à s’excommunier mutuellement. Il nous faut en tout cas prendre conscience que, dans l’ordre économique, une redistribution des cartes impliquerait nécessairement un appauvrissement des riches, donc une décroissance. Or en dépit de tous les constats qu’on a pu faire sur les limites ou les dégâts de la croissance, il est presque évident que la programmation d’une décroissance ne se fera jamais chez les riches ou que si elle est faite elle ne sera pas mise en application. La seule décroissance possible est alors une décroissance forcée, sous l’effet de conflits, ou de pénuries, ou des deux ensemble. Plus nous retardons à voir ce futur et à chercher à l’assumer pratiquement, et plus ses conditions risquent d’être dramatiques.

Quoi qu’il en soit, nous restons trop attachés aux changements matériels ce qui nous empêche de voir que les plus nécessaires se situeraient dans l’ordre culturel. En effet la révolution technologique est actuellement, à l’égard des non-occidentaux, un ethnocide culturel : son efficacité immédiate est grande, mais, comme l’a dit Hugues de Varine, elle est dirigée contre l’homme. Les peuples ainsi acculturés sont en effet devenus incapables d’un progrès voulu et conçu par eux-mêmes. Et si un peuple n’a plus de culture vivante, son développement ne peut plus être qu’un simple progrès technologique imposé de l’extérieur, avec l’aide d’experts.

Plus profondément peut-être, on nous a présenté en Occident l’ homme comme essentiellement un être de besoin et un être de travail, ce qui comporte (nous dit Daniel Cerezuelle) deux conséquences implicites : d’abord que l’essentiel n’est pas pour les hommes les rapports qu’ils entretiennent avec les autres hommes, mais ceux qu’ils entretiennent avec les choses. Ainsi tout ce qui en l’homme est à proprement parler aspirations, valeurs ou désirs, c’est-à-dire tout ce qui implique un rapport essentiel à autrui et au monde, cesse d’être pris en considération et se trouve ramené à l’accessoire… En second lieu, l’homme et la nature vont être conçus désormais comme des choses parmi les choses…

C’est de ce chosisme que nous avons à sortir pour devenir des êtres de relation. Voilà qui nous mène ailleurs que dans les allées du développement tel qu’on le parle dans les instances internationales et trop souvent parmi nous.

INTERVENTIONS DE LA SALLE

  • René Dumont et Charlotte Paquet ont déclaré que les problèmes de croissance démographique se résolvaient lorsque les gens avaient accès à l’éducation… Dumont disait : “limiter les naissances, d’abord chez les riches” puisque ce sont eux qui consomment le plus !
  • Nous devons rentrer dans une décroissance… mais il est difficile de penser qu’elle puisse être volontaire.
  • Il faudrait redéfinir le PNB, la croissance, en fonction des limites de la planète… Mais cet exercice à la Amartya Sen (économiste indien, prix Nobel) est-il vraiment nécesaire ? Son objectif n’est-il pas d’exprimer une compétition entre Etats, même s’il la transpose sur d’autres thèmes.
  • La croissance, c’est ancré en l’homme, du moins en Europe… Ce n’est pas le cas partout, donc pas pour tous les hommes.
  • La vision développementiste ne tient pas compte des réalités. Par exemple, ici, des gens voudraient s’installer à la campagne en pluriactivité, ou vivre de façon frugale sur un très petit terrain. Et bien, les règlements rendent cela cela difficile.
  • Les peuples du tiers-monde nous envient notre développement… Certes, mais ça ne peut pas marcher chez eux et ça marche de moins en moins chez nous. Mais si nous exerçons encore une séduction c’est une bonne raison de nous transformer nous-mêmes.
  • il faut se donner les moyens de faire quelque chose à côté.
  • l’anti-développement ne doit pas devenir un dogme, une nouvelle pensée unique…
  • les économistes disent : ” développer d’abord, on partagera ensuite” … il ne faut plus les écouter.

Pour approfondir le sujet…

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